Perdre le Nord entre les lignes

un texte d’accompagnement de Sylvie Mainville sur l’expo VIENS de Pascaline Knight, Mariana Lafrance et Julie Lassonde

Viens, c’est une invitation à plonger dans le familier — à se mouvoir entre les lignes bleues du célèbre cahier Canada, dans les jeux de cartes et les rituels combien intimes de notre enfance et dans la neige de nos paysages collectifs. On le dit souvent sans se tromper : nous sommes nés quelque part. Trois artistes nous y convient.

Première consigne en entrant dans l’espace public de la GNO : on se déchausse.

Mais Viens, c’est tout autant une invitation à se submerger dans l’inconnu où les marges rouges du cahier deviennent particulièrement floues et s’insinuent ici et là comme un doute en coup de poing qui jusqu’alors n’avait jamais pu nous traverser l’esprit, où de nouvelles règles émergent qui nous forcent — comme par une intuitive magie — à jouer autrement et où la constance du mouvement à lui seul peut déclencher l’enfantement de relations inédites.

Par le corps se pratiquent la découverte de soi et la découverte de l’autre. Peu importe le moyen : marche, danse, patin, raquettes, ski… On s’y ouvre malgré les risques. La curiosité s’impose. Il faut simplement y consentir. Suis-je suffisamment en forme, me dis-je? Suffisamment grande? Libre?

Presque par hasard, l’inconscience ici trébuche dans la conscience là-bas. Ce n’est plus un jeu. Et l’on sait bien par ailleurs que le hasard n’existe pas. Mes toutes-puissantes baguettes magiques se taisent. Du moins dans l’instant présent, pendant que d’autres gestes répétés mettent au monde de nouvelles sphères. Ça déconcerte. Le petit cahier Canada se transforme en un matelas géant gonflé par des vulnérabilités toutes personnelles. L’intime se déverse dans la sphère collective, se dévoile au grand jour. Rien d’autre à faire que de se faire tout-petit et de se tasser pour lui céder toute la place qu’il mérite.

En contact avec le papier kraft brun, la neige semble joyeusement changer de couleur. Je fais de la raquette, raquettiquetowtow… Non, je me trompe : ce n’est pas de la raquette, c’est plutôt un animal rouge en plein vol. Aucune idée où il se dirige, mais je le suis.

Dans le moment éternellement présent, le nowhere glisse vers le now here et tourne en rond. Une chose à faire : je prends d’affilée deux autres verres de vin. La certitude d’être née quelque part s’estompe : plus de Nord, plus de Nouvel-Ontario, plus de raquettes de mon enfance, plus de consignes ou de normes connues… La certitude d’être née quelque part devient une faible intuition à suivre à ses propres risques et périls. Il est vrai que parfois, il est difficile de s’endormir le soir.

Quelques constatations : je ne trouve plus mes bottes, mais je découvre dans ma poche gauche un as de cœur. J’ai de la chance, me dis-je. J’ai de la chance.