Foire d'art alternatif de Sudbury
Pour sa 7e édition, la Foire d’art alternatif de Sudbury (FAAS) s’invite sur la rue Kathleen, dans le quartier du Donovan. Les artistes créeront des installations, des œuvres et des performances inédites dans des lieux inhabituels. Le public est invité à déambuler toute la semaine pour suivre l’évolution des installations. La FAAS 7 se termine par le vernissage festif des installations et la présentation des performances.
Introduction
Kathleen
Pendant quatre jours, une vingtaine d’artistes des quatre coins du pays créeront, sous les yeux du public, des œuvres et des performances inédites. Agrémentée de conférences et d’ateliers scolaires, cette édition espère favoriser les discussions dans une atmosphère inclusive. L’événement se terminera avec une soirée festive de performances et d’un vernissage des installations.
Ayant comme thématique le voisinage, l’édition « Kathleen » est une superbe occasion de rallier une communauté de proximité, être solidaire avec les changements dont elle fait face et de mettre en évidence son apport considérable. Le quartier Donovan regroupe plusieurs groupes ethnoculturels, marginalisés, ainsi qu’une nouvelle vague d’individus qui viennent y élire domicile. Cette mixité sociale lui confère un voisinage unique et diversifié au cœur de la ville. Inspirée par le désir de mettre en place un lieu de discussions et d’échanges, cet événement se veut une opportunité de mettre en lumière les logiques de notre système urbain et économique.

Environ tous les deux ans depuis 2008, la FAAS occupe et transforme un espace public dans la capitale du nickel. Selon le concept et les paramètres de l’édition en question, les artistes ont le défi de réaliser une nouvelle œuvre dans un espace physique et temporel limités.
La Galerie du Nouvel-Ontario (GNO) est un centre d’artiste autogéré établi au centre-ville de Sudbury depuis 1996. Elle incarne une vision ouverte à l’ensemble des pratiques en art actuel, avec un intérêt particulier pour la création in-situ, les installations et les performances. Elle encourage et appuie les artistes dans un processus de création nourri par la prise de risques et l’expérimentation.
Performance, Fauxcils, 2023.
Ra'anaa Yaminah Ekundayo
Qu’est-ce qui fait qu’on se sente chez soi?
Est-ce de se sentir à l’abri sous un toit familier? Est-ce de sentir près de sa famille après une longue absence? Est-ce l’effet d’un lieu physique, ou est-ce bien plus que le seul fait d’habiter un endroit particulier?
L’architecte Juhani Pallasmaa a écrit :
La réflexion sur l’essence du « chez soi » nous entraîne loin des propriétés physiques de la maison vers le territoire psychique de l’esprit. Elle nous engage vers des questions d’identité et de mémoire, de conscience et d’inconscient, des restes [remnants] de comportements biologiquement motivés autant que des réactions et des valeurs culturellement conditionnées [1].
C’est dire que la notion du chez-soi dépasse sans doute de loin quelque pièce d’architecture que ce soit. En fait, elle est bien moins tangible, comme une impression viscérale indéniable. Pour moi, même si je n’y suis pas née et que je n’y habite plus, de nombreux aspects du sentiment d’être chez moi sont liés à la ville de Sudbury en Ontario. Quand j’arrive dans cette ville, je sens monter en moi une sensation familière, une espèce de réconfort tumultueux. Quand j’embrasse ma famille choisie, quand je sors dans mes restos préférés, quand je m’imprègne de la culture artistique étonnante et merveilleuse de cette ville, je sais que ce qui m’entoure, c’est chez moi.
En juin de cette année, des artistes venus d’un peu partout se sont rassemblés dans la rue Kathleen, un lieu qui a manifestement une histoire. En y présentant des interventions artistiques hors du commun, ces artistes ont traité ensemble du thème du « voisinage » et ont réfléchi à ce que c’est que de participer à une communauté, de partager une culture et, pour plusieurs d’entre eux, de créer une impression de chez-soi. Souvent considéré comme un lieu significatif pour les relations interpersonnelles et l’engagement dans la communauté et aussi, d’abord et avant tout, comme une création merveilleuse, le chez-soi est une notion qui apparaît souvent dans les œuvres de nombreux artistes. C’est particulièrement évident dans l’œuvre de l’artiste inuit multimédia Géronimo Inutiq.

Pendant son séjour à Sudbury, Inutiq a exploré la rue Kathleen en abordant des passants pour leur demander ce qu’être chez soi signifie pour eux. De courts enregistrements sonores de ces conversations ont été combinés avec des extraits du projet Calling Home / J’appelle chez nous, en travaillant de pair avec l’artiste local Connor Lafortune, pour ultimement offrir au public une remarquable émission radiophonique diffusée en direct qui déballait ces conversations. Poète, créateur et performeur originaire de la Première Nation de Dokis et bien connu dans la communauté, Lafortune a exprimé sa grande appréciation de cette collaboration avec Inutiq en affirmant que son chez-soi n’est pas la ville comme telle, mais bien les personnes avec lesquelles il est en communauté et qu’il invite dans sa maison. Voilà ce qui lui fait ressentir l’impression viscérale indéniable d’être chez soi.
En échangeant des discours qui exploraient divers aspects du concept du chez-soi, ces artistes ont nourri des conversations inspirantes autour de la positionnalité et de l’accès en rapport avec le chez-soi. L’exploration de ces thèmes était au centre de la collaboration de Myths and Mirrors et de SWANS (Sex Worker Advisory Network Sudbury). Dans le cadre d’une installation d’action directe intitulée Meet Me Under the Red Umbrella, les organisatrices Cora-Rae Silk, Laurie McGauley et Tracy Gregory ont contré des préjugés sur l’abri et le sans-abrisme en créant un lieu sûr où les travailleuses et travailleurs du sexe pouvaient s’adonner à des activités typiques d’un chez-soi. Nommée d’après le Fonds Parapluie rouge, une initiative internationale de défense des droits des travailleuses et des travailleurs du sexe, cette importante action artistique cherchait à combler le fossé souvent très large entre les stratégies de réduction des méfaits et les stratégies de sensibilisation communautaire, ce qui est un sujet de conversation particulièrement pertinent à Sudbury. En fournissant l’accès à une salle de bain, à une douche et surtout au sentiment de faire partie de la communauté, cette extraordinaire activation repoussait les limites de ce que l’on peut considérer comme un chez-soi, tout en montrant parfaitement la relation symbiotique entre l’art et l’activisme.

En visant le vécu des travailleuses et des travailleurs du sexe, ces artistes ont mis de l’avant une expérience particulière qui est souvent reléguée aux marges de la société. L’importance de hausser la présence de ces voix marginalisées était vivement exprimée aussi dans le remarquable travail de photographie et d’art des médias d’Alanis Magali « Ali » Rodriguez-Beaudoin, une artiste racialisée dont les racines plongent tant dans le Mexique que dans le nord de l’Ontario. En filmant des images et en les traitant par mapping vidéo, elle a créé une pièce destinée aux personnes multi-identitaires comme elle, ainsi qu’aux personnes qui ne correspondent pas à ce qu’elle appelle « la culture sudburoise traditionnelle ». Ayant d’abord capté des images de membres de la communauté qui dansaient, elle y a superposé le mot HOME et d’autres images filmées dans le passé, composant ainsi une œuvre qui contemple l’idée du retour chez soi. En tant qu’artiste dont la pratique navigue entre deux cultures nuancées, elle a livré une œuvre qui témoignait de l’importance d’apporter son chez-soi là où on est et qui montrait, comme le croit Rodriguez-Beaudoin, comment « les personnes se pollinisent entre elles ».

À l’image des abeilles qui amassent le nectar des fleurs, ce riche concept souligne l’importance d’absorber la sagesse inhérente aux expériences des autres, tout en laissant derrière soi un peu de sa propre sagesse. Ce merveilleux mode d’échanges culturels et artistiques appartient aussi à la pratique du récit, ce qui se voyait nettement dans les initiatives organisées par Debajehmujig Storytellers. Ce collectif artistique communautaire autochtone fait appel aux traditions du récit oral pour interagir avec le public et valoriser les connaissances et les enseignements traditionnels. Dans le contexte de la FAAS, ces artistes ont fourni plusieurs activations artistiques, dont des récits livrés devant public, des activités de peinture haptique et des affiches d’avertissement satiriques : « Warning, Nanabush on the Loose ».

Nanabush, une figure centrale des légendes ojibwées, est un métamorphe qui se présente souvent comme un héros, un joueur de tours et un porteur d’enseignements. Étant divin et humain à la fois, il représente les dualités inhérentes au monde du vivant et à la nature. Ses aventures et ses enseignements mémorables se déploient dans nombre d’histoires où il agit comme un médiateur entre le monde spirituel et le monde matériel. Les affiches évocatrices de Debajehmujig Storytellers, posées un peu partout dans la rue Kathleen, étaient une remarquable addition au décor qui avait pour effet d’intégrer les passants dans leur culture autochtone. Pour les personnes qui savaient qui est Nanabush, elles faisaient une allusion appréciée; pour les autres, elles ouvraient la possibilité d’une immersion dans la culture autochtone et d’une participation active dans une occasion d’apprentissage importante. L’art novateur et l’orientation communautaire de ce collectif d’artistes ont créé un lieu extrêmement propice pour se questionner, réfléchir, raconter des histoires et faire de la politique culturelle. Ces mêmes thèmes étaient présents aussi dans le travail de Jessica Karuhanga.
Karuhanga, une artiste canadienne de première génération d’origine anglo-ougandaise, a apporté une riche perspective éclairée par les enjeux de la politique identitaire et les complexités de la diaspora noire. Adoptant une approche multidisciplinaire, elle a entrepris un voyage en profondeur dans sa pratique de la performance qui s’est enracinée pour l’occasion autour de l’énigmatique Croatian Centre de la rue Kathleen. Portant des écouteurs, cachant son monde intérieur aux spectateurs, elle a plongé profondément dans une expérience immersive – peut-être en canalisant l’histoire et les connaissances latentes du site, ou en tissant une tapisserie narrative à même chaque coin et recoin, tandis que les spectateurs curieux baignaient dans la fascination. Son art est celui de la présence raconteuse. Sa pratique artistique explore aussi la complexité des préoccupations individuelles et collectives liées à la subjectivité et à l’être corporel des Noirs, un domaine de réflexion qui s’entremêle sans doute avec la notion de chez-soi.

Karuhanga entrelace habilement les fils de l’identité et de l’appartenance en contemplant ce que créer et habiter un chez-soi peuvent signifier dans le contexte de l’expérience de la diaspora noire. Ce faisant, elle engage une réflexion sur la nature dynamique du chez-soi, un lieu qui ne se réduit pas à un emplacement physique, mais qui inclut aussi la liaison avec les ancêtres et les récits du passé, du présent et de l’avenir. Son exploration nous invite à contempler ces riches et diverses expressions du chez-soi et de l’identité diasporiques en utilisant les moyens de la performance pour créer une grande tapisserie narrative. À l’instar de Karuhanga et des récits complexes qu’elle transmet, l’artiste de performance multidisciplinaire Florencia Sosa Rey a apporté elle aussi une perspective importante et mémorable à la FAAS.
Avec son propre style et un mélange unique de médias, Sosa Rey a ajouté une couche de complexité à l’espace en l’infusant de sa perspective captivante qui stimule la réflexion. Son art de la performance est une orchestration d’interactions artistiques intimistes. Lors des intermissions entre les présentations musicales, Sosa Rey se déplaçait gracieusement dans l’espace en établissant les liens délicats, mais profonds, avec les membres de la communauté. En leur offrant des cartes et des affirmations qui célébraient l’essence des relations et de l’intimité humaine, elle invitait à la possibilité d’une communion physique ou verbale. Bien que mon interaction avec Sosa Rey ait été brève, elle a allumé en moi une étincelle de chaleur tout en incarnant la notion d’être chez-soi dans son sens le plus profond. Son œuvre évoquait l’esprit de la présence parmi les siens et dans sa communauté, une notion que l’œuvre du prochain artiste à commenter a captée également.

Rotchild Choisy, un artiste multidisciplinaire émergent originaire d’Haïti, a centré son approche artistique sur les complexités des liens sociopolitiques et économiques des personnes avec leur environnement. Tout au long de la FAAS, il s’est posté à l’intérieur de la pâtisserie Beards Bakery pour prendre connaissance de divers aspects de la vie de la rue Kathleen et entendre des récits des membres de la communauté. Prolongeant sa collection Neighbourhood de 2023, il a animé un vibrant portrait du paysage architectural et historique de Sudbury. En montrant des espaces familiers selon sa perspective unique, Choisy les a réanimés de manière à apporter une vie nouvelle et un regard neuf aux perspectives sur la FAAS, la ville du nickel et les braves gens qui ont la bonne fortune de dire que cette communauté, c’est chez eux.

En juin dernier, sur la Kathleen, les thèmes du voisinage et du chez-soi ont été bien incarnés dans la prise en charge artistique des praticiens invités. En donnant une remarquable plateforme à de nombreux artistes de couleur qui ont pu lancer non seulement un dialogue essentiel sur la diversité dans les arts, mais aussi des conversations sur l’être-chez-soi et l’appartenance, la FAAS 7 a organisé un environnement constitué par plusieurs œuvres d’art immersives. Dans ces perspectives et ces expériences vécues uniques et dynamiques, les spectateurs ont pu explorer de nouvelles dimensions de la contemplation perspicace de ce que l’on ressent quand on se sent chez soi.
Les artistes Geronimo Inutiq et Connor Lafortune ont contemplé ces notions dans le cadre d’expériences sonores et sensorielles et ont accueilli la communauté dans leurs réflexions et leurs perspectives diverses sur le chez-soi et les liens qui s’y forment. Myths & Mirrors et SWANS ont remis en question la perception traditionnelle du chez-soi en traitant de questions d’accessibilité, d’accès et de réduction des méfaits. Alanis Magali Rodriguez-Beaudoin a encouragé les participants à réfléchir à la possibilité d’apporter son chez-soi où que l’on soit, de s’ouvrir aux subtilités de l’idée que « les personnes se pollinisent entre elles » et de partager son chez-soi avec d’autres de manière à créer un espace pour l’échange réciproque d’expériences.

Les Debajehmujig Storytellers ont magistralement pratiqué l’art du récit en présentant des moments d’histoire orale qui invitaient les spectateurs à s’engager dans des questionnements stimulants et à s’immerger dans l’esprit des échanges interculturels. Jessica Karuhanga a adroitement fusionné des conversations sur la subjectivité noire et la relation complexe entre le chez-soi et l’identité diasporique des Noirs. Rotchild Choisy a puisé dans sa perspective artistique unique et dynamique pour encapsuler la région du Grand Sudbury d’une manière qui insufflait une vie nouvelle à cette ville qui est le fier chez-soi de tant de gens.
Dans notre exploration des interprétations que ces artistes ont données à la notion du chez-soi, il apparaît clairement qu’il n’est pas simplement d’un espace physique, mais qu’il s’enracine profondément dans le sentiment, puis dans la réminiscence. Nos mémoires ont un pouvoir incroyable, non seulement pour nous ramener à une époque ou à un lieu, mais aussi pour accueillir les autres dans cet espace distinct. Par le partage d’expériences artistiques, nous pouvons entrer dans un récit collectif. La FAAS a permis aux participants de se plonger dans les interprétations que chacun des artistes ont données de la notion de chez-soi et, ce faisant, de rendre possible la création d’un microvoisinage festivalier au cœur du macrovoisinage de la rue Kathleen. Dans leur saisie du thème principal de la foire cette année, les œuvres de ces impressionnants artistes ont souligné l’importance de l’identité collective communautaire qui transparait au cœur de la foisonnante tapisserie de cultures et d’histoires qu’est l’ensemble de ces présentations individuelles.

En somme, l’édition de 2023 de la FAAS a manifesté le pouvoir transformateur de l’art en cernant l’essence profonde du chez-soi : c’est un endroit où nous appartenons, où nous tissons des liens, où nous créons et partageons des identités culturelles et où nous échangeons des récits. Dans l’ensemble, ces artistes ont résonné au diapason de la notion du chez-soi et, ce faisant, ont joué un rôle essentiel en façonnant notre sentiment collectif d’être chez soi et d’appartenir à un milieu, en créant un voisinage bien animé au cœur de la FAAS de 2023.
[1] Juhani Pallasmaa, « Identité, intimité et habitat – notes sur la phénoménologie de la maison. » Traduction de la conférence “The Concept of Home: An Interdisciplinary View – Symposium at the University of Trondheim, 21-23 August 1992.” https://touton-architectes.fr/wp-content/uploads/2021/03/archi-pheno-Pallasmaa-Identity-Intimacy-and-Domicile-traduction-OK-2.pdf
— Ra’anaa Yaminah Ekundayo
Traduction : Normand Renaud
Myths & Mirrors and SWANS, 2023.
Joséphine Rivard
TOURISTE OU VOISINE;
Mon séjour sur Kathleen pour la FAAS 7
Le 14 juin dernier, je prends la route de Montréal vers l’ouest; ce sera ma première visite à la Foire d’art alternatif de Sudbury (FAAS), dans le nord de l’Ontario. Il est important qu’en lisant ces lignes, on comprenne que cette première expérience a été celle d’une touriste ou plutôt, d’une voisine québécoise, intriguée par cette communauté limitrophe qui me semble si proche et si distante à la fois. Travaillant dans le milieu culturel depuis plus de dix ans, cette invitation m’a immédiatement enchantée, tout en me faisant réaliser que la culture franco-ontarienne n’avait que très peu fait partie de mon circuit professionnel. Pourtant, tout dans cette invitation m’interpelle : la découverte d’une nouvelle communauté artistique, le dépaysement, la rencontre de l’art visuel et de la performance, l’échelle humaine de la foire… Dès le début des conversations avec Danielle et Philippe de la GNO, je me sens comme une voisine de ruelle, accueillie chaleureusement dans la cour d’à côté, là où on a allumé le BBQ et où les conversations sont stimulantes et les rires, sincères.
Pour cette septième édition de la FAAS, c’est justement le thème du voisinage qui est mis de l’avant : la rencontre, la familiarité, la fluidité du quotidien, le vivre-ensemble. Fidèle à la nature de l’événement qui veut que chaque édition s’organise distinctement autour d’un lieu inhabituel – ou plutôt hors du parcours culturel habituel, l’édition intitulée Kathleen a été aménagée temporairement sur la rue du même nom dans le quartier multiculturel du Donovan, invitant alors le public à aller à la rencontre de ce village qui incarne à lui seul une multitude de perspectives qu’un voisinage peut contenir. Cette communauté du nord-est de Sudbury accueille effectivement plusieurs classes sociales, identités, cultures, modes de vie. Entre les commerces, les maisons autrefois boarding houses de mineurs et les lieux de rassemblement culturel et communautaire, le Donovan représente une entité sociale composite toute désignée pour accueillir un événement tentaculaire tel que la FAAS.

Refusant ainsi toute forme de sédentarisation et d’uniformisation, la FAAS invite son public à la curiosité et au renouvellement en nous encourageant à interagir avec différents contextes. C’est une prise de position distinctive qui enrichit définitivement la nature de l’événement et qui me porte inévitablement à réfléchir aux effets socio-économiques de l’institutionnalisation des pratiques artistiques actuelles. Dès ma première déambulation sur la rue Kathleen, les réflexions s’activent : la diffusion de l’art nécessite-t-elle absolument une échelle monumentale pour être significative ? Pourquoi vouloir embourgeoiser nos pratiques, nos espaces ? Ce qui me saute aux yeux dès ces premières incursions au cœur de la FAAS, c’est que celle-ci a fait le choix de redéfinir ses lieux de diffusion, sans toutefois corrompre la nature de ceux-ci. La FAAS 7 étant ancrée dans des lieux clés du Donovan, comme le bar du Frood Hotel et le Croatian Center, une des actions les plus significatives a été de diriger sa promotion non pas vers une signalétique incongrue et détonnante, mais bien un objet connu de tous·tes : un sous-verre, spécialement conçu aux couleurs de Kathleen. Cette subtile action d’infiltration a permis à la FAAS de rejoindre la communauté du Donovan en ajoutant une information subtile à son parcours quotidien, tout en évitant d’imposer des contenus visuels envahissants. Ce geste simple prouve ainsi que la foire active une réflexion en mouvance sur chacune de ses éditions.
Avant de plonger dans quelques-uns des événements marquants de la foire, il convient de souligner que la programmation de la FAAS a été réfléchie à échelle humaine, c’est-à-dire en évacuant l’idée d’une surcharge qui entraîne souvent une fatigue décisionnelle et un manque d’engagement de la part du public. L’équipe a plutôt programmé des activités fédératrices qui ont permis au public d’éviter de se dédoubler face à des plages horaires qui se chevauchent; il était plutôt question de permettre à la communauté d’assister à l’ensemble du calendrier. On a ainsi misé sur une décélération événementielle au profit de moments relationnels authentiques. Et je dois avouer que cette vision d’une programmation clairsemée a été franchement appréciée.
Tout débute le 14 juin à 19h : Geneviève et Matthieu inaugurent la FAAS 7 en présentant l’exposition M. Gros à la Galerie du Nouvel-Ontario. Le collectif Geneviève et Matthieu est un habitué de la FAAS : présent dès la première édition, je comprends que ses deux membres ont assisté à presque toutes les éditions de l’événement, en leur nom ou au nom de L’Écart, dont ils assuraient la direction auparavant. Leur programmation en ouverture de la foire relève presque de l’évidence : ce sont des ami·es, des voisin·es qui connaissent la place et qui savent laquelle occuper. En partenariat avec le Festival Up Here, la GNO était définitivement fière de présenter leur plus récente création.

Pour l’occasion, le duo a offert au public une performance éponyme durant laquelle musique, poésie, scénographie et collations sucrées se sont alliées pour mettre au monde cette chose protéiforme, évolutive et définitivement messy. Le public, nombreux pour le déclenchement de l’événement, est venu s’insérer dans l’installation touffue de manière à s’engager lui-même avec les éléments de la scénographie. Dans cette surcharge baroque, nous nous sommes retrouvé·es au cœur d’une enquête surréaliste où plusieurs personnages s’entrecroisaient et où les gestes musicaux, sportifs et gourmands abondaient.
Je pense qu’il serait facile de décrire cette performance en évoquant ses enjeux scénographiques (amas de tissus gigantesques, membres humains en silicone, trapèze accroché au plafond), conceptuels (les techniques d’investigation, la surveillance, le vol d’identité, la copie) ou alors en situant celle-ci face à la radicalité, l’opacité et l’expérimentation propre à l’art performance; ces avenues ont toutefois été maintes fois couvertes, M. Gros ayant été créé en 2021 et ayant eu plusieurs itérations à travers la province. Je trouve donc plus cohérent de simplement revenir à ma propre expérience : M. Gros a senti le bleu sucré chimique et le latex, et l’immense Bébé Steeve m’a ému autant qu’il m’a écœuré. J’ai ri aux déclamations caustiques de Geneviève, j’ai rêvassé en écoutant la musique de Matthieu et j’ai souvent eu peur qu’un·e des deux interprètes se blesse en faisant du trapèze ou en niaisant avec un couteau ou un néon. Loin de toute indifférence, Geneviève et Matthieu savent performer avec panache et vivacité; rien de moins pour cette inauguration de la FAAS 7.

Dès le lendemain, je me rends sur la rue Kathleen pour commencer mon exploration de la foire. La rue est animée et les artistes sont en pleine installation en vue de cette formule symposium qui s’étalera jusqu’au samedi soir suivant. Le soleil est sorti et ça sent la curiosité à plein nez.
Je rencontre dès lors l’artiste Violaine Lafortune, originaire de Montréal, vivant et travaillant maintenant à Rouyn-Noranda. Pour l’événement, on a proposé à Violaine d’occuper un des lieux les plus inhabituels des installations, soit le conteneur d’un gros camion de 20 pieds stationné sur la rue principale du Donovan, un petit atelier temporaire qu’elle a affectueusement surnommé son « White Cube punk ». Violaine est une observatrice aguerrie, une poète du quotidien qui trouve sa substance dans une expérience multisensorielle du monde. Pour son séjour à Sudbury, présenté par le centre d’artistes l’Écart, elle s’est donné comme mandat d’assumer sa posture de témoin et de transcrire celle-ci à travers un processus de dessins et d’effacements continus, ou dans ses propres mots, de brouillons élégants. En effet, dès son arrivée dans le Donovan, Violaine rend compte de ce nouveau voisinage dans lequel elle évoluera durant son séjour. Ce qui la marque d’emblée, ce sont les éléments architecturaux et fonctionnels en décrépitude. Clôtures de fer forgé, tuyauterie municipale, fils électriques : à l’aide de l’esthétique sobre de son crayon de plomb, elle commémore ces détails en les dessinant, puis en les effaçant aussitôt, soulignant de ce fait la trace visible, mais de moins en moins perceptible, la présence bientôt révolue de ces choses auxquelles on ne porte plus attention. Rituel parfois choquant pour le public qui vient à sa rencontre, son processus de suppression volontaire vacille entre le rationnel et le poétique, évoquant le deuil et le rythme cyclique incessant des choses. Enfin, ces œuvres intégreront plus tard un corpus de l’artiste qu’elle nomme Le temps d’une cartographie, jouant ainsi avec la permanence des réalités dessinées et l’éphémérité de ses dessins.

Pour Violaine, son rôle de témoin a primé dans le contexte « touristique » de sa présence à Sudbury : son regard a assurément été extérieur au quotidien du quartier, elle n’était que de passage sur Kathleen, après tout. Elle n’a pas voulu imposer son discours ni prétendre connaître les circonstances historiques et matérielles de chacun de ces objets. Elle a plutôt préféré assumer la poésie remarquée dans ces détails de l’ordinaire, durant ce court séjour. Enfin, au cœur de son expérience ontarienne, Violaine a tracé des liens avec sa ville d’adoption, Rouyn-Noranda. Pour elle, Sudbury s’apparente au contexte minier de l’Abitibi; comme une ville sœur au contexte socioéconomique similaire, l’artiste a eu une impression constante de déjà vu, de déjà vécu. Entre son sentiment d’hospitalité et de désolation, Violaine Lafortune a indéniablement dépeint la ville avec empathie.
Suivant les journées de création en direct, durant lesquelles les artistes invité·es ont habité le Donovan par leurs propositions visuelles, communautaires et relationnelles, on assistait samedi soir à une soirée de clôture, ponctuée de plusieurs performances d’artistes ontarien·nes et québécois·es. Une fois de plus réunie sur Kathleen, la communauté gravitant autour de la GNO était au rendez-vous; les visages commençaient à se reconnaître.
C’est Johannes Zits qui amorce la soirée de performance de la septième FAAS, avec sa performance Thinking of Yvon, qui s’est tenue dans l’entrée intérieure du bar du Frood Hotel. Dès lors, l’ambiance du dive bar, visiblement bien ancré dans la communauté du Donovan, détonne avec l’arrivée de notre groupe de curieux·euses; mine de rien, les habitué·es n’ont pas bronché et ont continué à boire leurs bières. Zits entame sa performance qui se déploiera progressivement dans une anti-spectacularité chaleureuse, malgré la présence de plusieurs codes qui pouvaient nous indiquer le contraire : espace scénique, éclairage, projection vidéo, déguisements.
Quelques clés sont alors nécessaires à la lecture. Durant la dernière année en amont de son séjour à Sudbury, Johannes a collaboré avec son amie Karilee Fuglem dans un appartement de la rue Monk, à Ville-Émard (Montréal), qui leur servait de studio à ce moment-là. Lorsque le propriétaire a voulu rénover l’appartement en question, il leur a demandé de vider celui-ci, alors rempli des possessions de son ancien locataire, récemment décédé et complètement inconnu à l’artiste. Dans ce grand ménage, l’artiste a fait la rencontre intime de la vie de cet homme; il a essayé de recoller les morceaux d’un casse-tête, qui ne nécessitait pas forcément d’être remis en ordre. Il s’est surtout attardé à son garde-robe, rempli de vestons, cravates, chemises… Il y a aussi trouvé quelques magazines pornographiques homosexuels, cachés au fond d’un tiroir, indice d’un possible passé camouflé. Sans triage, l’entièreté des vêtements a alors été emballée et expédiée à Sudbury.

La performance s’est concentrée sur le déballage de la dizaine de boîtes et l’essai de ces nombreux habits et accessoires par Johannes Zits, installé sur la petite scène du bar. Dans une série de gestes méticuleux, l’artiste a enfilé un à un chacun des morceaux. Durant le déploiement de cette salle d’essayage spectaculaire ou cet anti-spectacle vestimentaire, Johannes était concentré devant la quantité monstre de vêtements devant lui : il a essayé, plié, classé et s’est enseveli, peu à peu. À chaque nouvel ensemble, Johannes s’exposait avec fierté et élégance : fait étrange ou miraculeux, tout lui faisait à la perfection. Derrière lui était projetée une séquence du garde-robe en question, celui qui a été dépouillé et déplacé dans le cadre de la performance; on y apercevait parfois Johannes lui-même, créant ainsi une double image fantomatique rappelant Yvon.
À travers les deux heures de performance, Karilee accompagnait l’artiste à distance via visioconférence, pendant que celui-ci lui présentait chaque vêtement en l’essayant devant sa petite caméra. Présence importante durant la conception de l’œuvre, il était essentiel de l’inclure dans son aboutissement. Johannes m’a expliqué que les deux ami·es discutaient simplement des vêtements d’Yvon, en se remémorant quelques souvenirs des mois précédents. Très soutenu durant la première partie de la performance, leur dialogue s’est cependant dissipé lorsque le focus de Johannes s’est davantage dirigé vers la foule, alors que les échanges se sont naturellement multipliés, un changement que Karilee et Johannes avaient prévu. Cette proposition sans grand artifice ne s’est certainement pas déployée sans émotion : voisin inconnu et mystérieux défunt, Yvon aura eu droit à un hommage singulier.

Plus tard dans la soirée, c’est au tour de Florencia Sosa Rey d’activer sa performance devant la foule. Suivant plusieurs propositions performatives extérieures sur la rue Kathleen, l’artiste a invité la communauté à la rejoindre au Croatian Center pour The Colour of Distance.
À son arrivée à Sudbury quelques jours plus tôt, Florencia découvre et rencontre. C’est un tout nouveau contexte pour elle, et ce séjour, bien qu’il soit court, s’avère très révélateur quant à l’idée de communion et de décontextualisation. Artiste multidisciplinaire, sa pratique se déploie autant dans le vivant que dans la trace mémorielle et dans le contexte de cette performance, présentée par le centre Dare-Dare, le nord de l’Ontario devient le matériau à utiliser. Ses questions de départ pour l’idéation de son œuvre sont bien simples : qu’est-ce que ça signifie, recevoir ? Comment se déploient réellement les notions d’hospitalité et d’accueil ? Instinctivement, l’image d’un repas se dessine, celle d’une recette de sa grand-mère et de la campagne argentine; un rassemblement chaleureux et gourmand autour d’une table. Pourtant, à son arrivée dans le Donovan trois jours avant sa performance, un quartier dans lequel elle n’a jamais mis les pieds, ses idées se construisent autrement et ses pulsions maintenant recontextualisées l’obligent à s’adapter. Florencia a toujours envie d’aller à la rencontre des gens, mais son geste relationnel se fera de manière plus furtive, à l’intérieur d’un lieu circonscrit, sans autre accessoire que sa propre voix, son propre corps.

The Colour of Distance s’est donc déroulé dans la salle communautaire du centre croate. Similairement à Johannes Zits qui a joué avec la non-spectacularité, Florencia a envisagé dans sa proposition l’authenticité d’une présence non magnifiée, sincère et vulnérable. Après une brève introduction durant laquelle la performeuse s’est adressée au groupe, elle a ensuite déconstruit la dynamique passive et hiérarchisante entre elle et le public et a enclenché un geste rituel qui s’est répété individuellement avec la centaine de personnes présentes. Chaque rencontre entre l’artiste et une personne du public s’est déroulée de la même manière : Florencia demandait à celle-ci quelle était sa manière de saluer préférée et l’exécutait ensuite. Poignées de mains courtoises, accolades chaleureuses, salutations verbales protocolaires; les actions infiltrantes de Florencia se sont déployées dans la foule sans grand remous, cristallisant finalement une certaine force dans l’ordinaire de ces gestes. Une modeste question qui a révélé beaucoup, soit l’ouverture, l’empathie et la sociabilité, mais aussi les limites, la gêne, la peur. Pour elle, la salutation est devenue une offrande et un pas vers l’autre, une manière de voir et d’accueillir, une façon de négocier nos différentes énergies. Non sans fatigue, l’artiste a finalement mobilisé une salle entière par la répétition d’un acte d’hospitalité dans sa forme la plus dépouillée.
L’idée du repas n’aura pas été entièrement écartée de la performance. Un court poème, signé par l’artiste, a circulé durant la soirée; imprimé sur un petit carton foncé, on pouvait y lire quatre courtes strophes qui traçaient les contours d’un repas partagé. En adoptant différentes perspectives, Florencia a mis en mots un souvenir fictif, un festin issu d’une nostalgie construite.
at a distance
one lies standing
to sing to sing
for a never ending feast
until we meet again
Le partage n’a pas besoin d’une intensité flamboyante pour exister; la communion peut tout aussi bien se déployer dans les simples mots qu’on échange. C’est précisément ce que Florencia Sosa Rey a finalement voulu démontrer dans sa performance, en saluant chaque personne du public de la FAAS et en rêvant au ragoût argentin de maïs et de courge de sa grand-mère.

Enfin, je termine ce compte-rendu en évoquant une installation qui a pourtant été aménagée avant l’inauguration de l’événement et qui a couvert toute la durée de celui-ci, soit l’intervention extérieure de John Boyle-Singfield dans le Donovan. L’artiste, qui développe sa pratique selon une démarche multimédiatique et conceptuelle, a été invité par la GNO à réaliser une carte blanche. L’artiste a rapidement ciblé son intention, soit celle d’opérer un changement minime, presque imperceptible sur la rue Kathleen, au cœur des activités de la foire. Alors qu’il n’avait jamais mis les pieds à Sudbury, l’idée de matérialiser un geste conséquent, mais non disruptif, s’est progressivement développée, entre autres grâce à plusieurs sessions de repérage sur Google Street View.
L’œuvre Composition bleue a donc été installée, après plusieurs dédales bureaucratiques entre la GNO, la Ville du Grand Sudbury et Hydro Sudbury: dix lampadaires sur la rue Kathleen, entre la rue Frood et l’avenue Antwerp, proche du chemin de fer, ont été recouverts de filtres bleus. Ces filtres, de la marque Rosco, sont normalement utilisés pour les éclairages cinématographiques : ils corrigent, mettent en couleurs et contrôlent la lumière dans la composition d’images à la caméra. À la première vue des lampadaires, on pense d’emblée à une nuit américaine, ce procédé technique qui triche la représentation nocturne en plein jour, mais l’intervention lumineuse de Boyle-Singfield n’apparaît pourtant qu’à la noirceur. En effet, sur Kathleen durant le jour, on les remarque à peine, voyant peut-être qu’une petite touche de bleu en hauteur du coin de l’œil, alors que lorsque le soleil se couche, les filtres ont pour effet d’enlever presque 75% de la luminosité normale des lampadaires, accentuant inévitablement le caractère moins rassurant de la rue durant la nuit. De l’inauguration de la foire jusqu’à sa clôture, l’installation s’est enchâssée imperceptiblement dans notre parcours.

Composition bleue est une œuvre formelle sans monopole d’interprétation, qui absorbe le contexte dans lequel elle s’établit. Inspirée par les codes de la mise en scène cinématographique, elle découle d’abord de l’intention de l’artiste de créer une tension entre les espaces publics et les images de notre culture populaire; autrement dit, Boyle-Singfield a tenté de capturer l’essence visuelle du médium du cinéma, son impression sur notre rétine collective, afin de recontextualiser celle-ci dans un lieu ordinaire. Il est difficile de nier que la réalité quotidienne de la rue Kathleen est chamboulée lors d’un événement comme la FAAS, entre autres par la visite de plusieurs personnes et par les actions des artistes. Par son intervention, il souligne que le quartier est peut-être investi de manière respectueuse, mais qu’on y applique somme toute les codes plutôt théâtraux de l’art contemporain, comme les vernissages, les soirées de performances et autres, qui détonnent avec la routine de la population. Ainsi, un simple détournement des lampadaires du quartier vient « éclairer » ce passage temporaire de la communauté de la FAAS dans le Donovan : avons-nous été de simples acteurs·trices, campé·es dans un rôle prédéfini durant ce spectacle ? L’œuvre, d’apparence intégrée au contexte urbain post-industriel du Donovan, met certainement en exergue les enjeux de sécurité et de difficultés sociales, omniprésents dans le quartier à longueur d’année; elle encourage selon moi la remise en question de nos rôles et nos responsabilités en tant que public et protagoniste du milieu de l’art.
John Boyle-Singfield a grandi à Chicoutimi et sa relation complexe avec sa ville natale est réapparue lors de son séjour en Ontario. À travers ces villes post-industrielles au passé mélancolique et au présent aride, l’artiste a finalement matérialisé le blues urbain, celui qu’on ressent parfois en traversant le centre-ville de Sudbury, le même que son père a connu 50 ans plus tôt lorsqu’il est venu travailler dans les mines du nord de la province. À travers une intervention formelle qu’on pourrait facilement associer aux œuvres conceptuelles du 20e siècle, John précise qu’il n’a jamais été question d’éliminer son ressenti émotif; il est facile de tenir pour acquis nos lampadaires, mais force est d’admettre leur portée symbolique. Bien que physiquement accessibles, ceux-ci ont participé à la FAAS en naviguant constamment entre l’aménagement urbain, la luminosité théâtrale et le blues social.
Le bon voisinage sous-entend selon moi le respect des mœurs établies et la solidarité qu’on accorde à nos pair·es. Et en réfléchissant à ce simple principe thématique, je pense sincèrement que celui-ci peut s’inscrire dans une réflexion à long terme sur nos diverses relations entretenues au sein du milieu de l’art contemporain. Justement, lors de la dernière édition de la FAAS en 2018, alors qu’on se questionnait sur l’occupation du territoire (« à qui ? »), il m’apparaît que la réflexion se poursuit cette fois-ci sur les manières de l’occuper ensemble. Comme un voisinage qui peut se stimuler de manière polie, chaleureuse ou même hostile, il n’en tient que de notre propre agentivité : à nous de mettre en place des relations sincères, autoréflexives et respectueuses au cœur de notre entourage.
— Joséphine Rivard
Composition bleue, John Boyle-Singfield, 2023.
Chloé LaDuchesse
Nous avons accueilli un nouveau récit des lieux
Je me souviens d’un meme qui circulait à l’époque où je cherchais mon premier logement à Sudbury. L’image était tirée du Roi lion : Mufasa montre à Simba leur royaume baigné de lumière. Simba demande : et ce qui est dans l’ombre? Ça, mon fils – répond Mufasa –, c’est le Donovan; tu ne dois jamais y aller. Malgré l’avertissement, c’est dans ce quartier à la réputation discutable que j’ai atterri, il y a huit ans. Non seulement je m’y sens à l’aise, mais j’ai aussi l’impression d’avoir développé une relation de réciprocité avec mon nouveau milieu de vie, m’étant inspirée de ses rues et de ses habitant·es dans les poèmes et le roman que j’y ai écrits. Le Donovan me nourrit; en échange, je lui redonne son quotidien magnifié par la littérature, le fait vibrer partout au pays.
Je porte en moi la conviction que les lieux sont toujours teintés de la subjectivité des personnes qui les fréquentent. Certes, l’urbanisme, la population et même la météo peuvent influencer notre perception des espaces, mais cette perception se bâtit toujours sur un substrat fait de nos propres expériences, affinités, attentes, et continue de s’approfondir avec le vécu qu’on y accumule. Ici, j’ai déclamé un poème à une date Tinder par un soir d’hiver; là, je me suis arrêtée pour discuter avec une travailleuse du sexe d’un chaton qu’elle venait de trouver. Chaque fois que je me promène, des douzaines d’images et de sensations liées à des interactions qui n’ont pas laissé de traces tangibles m’assaillent. Je ne peux faire l’expérience d’un lieu sans ressentir, en même temps, la somme de tout ce que j’y ai déjà vécu; je ne peux porter une histoire en moi sans sentir ses liens profonds avec « tous les endroits où j’y ai cru ».

Quand j’ai appris que la septième FAAS se tiendrait sur la rue Kathleen, au cœur du Donovan, sur le thème du voisinage, j’ai tout de suite perçu que ce déplacement d’un événement et d’une institution hors du centre-ville, vers un quartier plus populaire, ne manquerait pas de provoquer d’intéressantes conversations. Forcément, la dynamique d’un quartier résidentiel est différente de celle du centre-ville, ou d’espaces intérieurs : au public d’initié·es habituel·les s’ajoute une foule de passant·es, curieux ou indifférentes, qui, sans l’avoir prévu, se retrouvent devant l’expérience de quelque chose d’autre. Est-ce que, comme moi, iels seront marqué·es par ce qui déroge au quotidien? Dans un an ou dans dix, se souviendront-iels de la fois où, à la Frood, un homme a fait l’essayage de nombreux vêtements devant sa webcam? Où on a vu apparaître, sur tous les poteaux du quadrilatère, un avis de recherche pour un certain Nanabush? Et les artistes? Penseront-iels à Sudbury lorsque leur route recroisera celle d’un·e ami·e rencontré·e à la FAAS? Un lien intangible s’est créé, s’ajoute aux couches d’informations que les lieux nous transmettent.
Une communication à double sens
Au moment d’écrire ces lignes, il ne reste plus rien de la FAAS sur la rue Kathleen. Pourtant, je devine encore la teinte bleue des lampadaires; lorsque je marche au milieu de l’avenue Bessie, mes pas se rappelent que pendant quelques jours, la rue n’appartenait qu’aux piéton·nes. Nous transformons nos lieux de vie par notre présence et nos actions, et nos lieux nous transforment pareillement. C’est ce que nous avons vécu en juin dernier : les rues ont fait ce qu’elles ont toujours fait, c’est-à-dire jouer leur rôle de babillard communautaire, de canal de communication officieux, de courroie de transmission.
Dès l’arrivée sur la portion ouest de la rue Kathleen, on remarque les panneaux installés par Nico Glaude. L’artiste sudburois a l’habitude de déposer ses œuvres, souvent des reproductions grand format de memorabilia, dans l’espace public, puis de les laisser à la merci des éléments. Sa contribution à la FAAS s’inscrit dans la même lignée : sur les poteaux, divers messages et symboles indiquent aux passant·es qu’on est ici en territoire nostalgique. Par des logos détournés (le logo de Ford devient Froid, celui des Yankees remplace le « n » de « lonely »), des indications fictives (« The Has-Been Inn, avec une flèche pointant vers la taverne Frood), des clins d’œil à son identité franco-ontarienne (une grenouille sous-titrée « FFF », un symbole du Yin et du Yang avec fleur de lys et trille), l’artiste expose des éléments culturels qui l’ont marqué, en même temps qu’il les travestit pour les faire interagir avec le contexte. Ces œuvres se mêlent à de vraies affiches de vente de garage, de chats perdus ou aux panneaux de signalisation pour informer les citoyen·nes de ce qui a cours dans le quartier.

Mais que se passe-t-il lorsque l’information colportée est fausse? Le personnage de Selling Guy, une création de Félix Hallée-Théorêt, incarne l’archétype du vendeur qui n’a pas peur de tordre les faits pour faire de bonnes affaires. Installé sur la rue Bessie pendant la journée familiale, l’artiste dispose sur des tables de nombreux objets de seconde main dénichés dans la collection impressionnante du propriétaire de la Frood. Rapidement, les badauds se rapprochent, intrigué·es par la vente de garage, espérant l’aubaine. C’est là que Selling Guy entre en scène : avec bagout et force imagination, il invente une vie hors de l’ordinaire aux objets. Nous sommes plusieurs à acheter avec nos valeurs plutôt qu’avec notre tête, à préférer les items faits localement ou qui bénéficient à une bonne cause, voire à tomber pour le storytelling bienveillant des multinationales. Selling Guy, qui n’est pas novice dans le monde du vintage, sait que ses histoires valent plus que ses poupées, étui pour violon invisible, raquettes, cassettes VHS vierges. Le bâton de hockey? Un bâton ayant appartenu à Guy Lafleur mais avec lequel il n’aurait jamais compté de but, au point où l’on soupçonne une… malédiction. Le succès repose moins dans l’argent recueilli que dans le jeu de bouche à oreille qui s’est vite mis en place, les histoires voyageant à travers le public indépendamment de leur idéateur. Et moi, chaque fois que je vois les deux petites tasses à espresso dans mon armoire de cuisine, je pense à Selling Guy qui, après un après-midi de harangues sous le soleil de plomb, avait juste assez d’énergie pour me confirmer que ces tasses n’ont, hélas!, rien de spécial.

Alors que j’ai ramené la FAAS dans ma cuisine, Alix Voz a décidé d’apporter sa cuisine à la FAAS. Dans un conteneur ouvert sur la rue Kathleen, son installation s’organise autour d’une solide table en bois sur laquelle sont disposés des branches de cèdre et des récipients contenant de l’eau des lacs Ramsey et Minnow. Chez elle, c’est le Nord de l’Ontario, et plus précisément ses lacs, ses forêts – sa médecine à elle. Même si l’installation est temporaire, l’espace est habité : au mur figurent des peintures réalisées par l’artiste et par sa grand-mère, que complètent des photos de famille. La pièce de résistance se trouve au fond du conteneur. Suspendus par des fils de laine, des nids en tissu vert extensible occupent le cube de bord en bord. On aperçoit, dans le ventre de ces nids, des boules en osier; leurs ombres se reflètent grâce à des lumières placées à l’intérieur de ceux-ci et en révèlent la profondeur. La table est cet endroit de partage où il est possible d’être vulnérable, où se cimente la notion de chez-soi, d’autant plus prégnante que c’est aussi là où l’on accueille les invité·es. Ce même fil, délicat, qui supporte les structures et court dans toute l’installation représente les conversations qui viennent naturellement; ces moments intimes sont, bien plus que le béton des fondations ou la brique des murs, ce qui donne tout son sens à la « maison ». Alix Voz a fait siens les mots de Cano : viens nous voir! Alors que les passant·es s’arrêtent et posent des questions, cette proximité qui naît dans la cuisine est appelée à déborder dans la rue, le quartier, la communauté.

Les traces qui survivent au geste
On pénètre dans le sous-sol du Cosmic Dave’s Guitar Shop comme dans une étrange et lumineuse forêt. C’est là qu’Alyssa Scott s’est établie pour la durée de la foire. Sa contribution, Dans l’ombre du soleil / In the shadow of the sun, consiste en trois œuvres : d’abord, on descend l’escalier où sont dispersées des feuilles d’arbres en papier, jusqu’à une large structure en bois, presque aussi haute que le plafond et en forme de demi-cercle, d’où pendent de longues bandes de papier washi rétroéclairées imprimées de ces mêmes feuilles. Le bas des bannières est découpé à la manière d’une dentelle. Deux vidéoprojections, l’une derrière la structure, l’autre sur un mur adjacent, complètent le portrait. Elles mettent toutes deux en scène la terre familiale de l’artiste « à vue d’insecte ». Afin de créer les vidéos finales, l’artiste a d’abord projeté les images captées sur les murs, plafonds et escaliers intérieurs de la grange qui se trouve sur la ferme, puis elle a filmé cette projection. Le résultat combine les teintes et textures des plantes, clôtures, souches à celles du bâtiment, révélant une nouvelle perspective sur l’utilisation de l’espace – contrairement aux insectes, nous ne touchons guère plus qu’au sol – et sur la porosité entre l’intérieur et l’extérieur que suppose la vie à la campagne et, par extension, toute vie où l’environnement a été transformé pour faire place aux humains.

Entre douillet et inquiétant, l’univers d’Alyssa Scott donne l’impression de se tenir sur le seuil d’un lieu familier, mais légèrement décalé. Les feuilles en papier, comme déposées par une bourrasque d’automne, guident le public jusqu’aux sièges qui invitent à passer du temps en compagnie des œuvres. La nature même du lieu d’exposition – un édifice commercial dans le Donovan – donne à penser qu’on pourrait y croiser des araignées et des souris, en écho à ces bestioles dont la perspective est adoptée par les vidéos. La douce lumière de l’installation contraste avec cette humidité froide et poussiéreuse qu’on devine à force d’explorer les recoins de la grange. Tous ces éléments rappellent que la nature continue d’exister et qu’elle dépose, avec obstination, ses traces partout, que l’on y porte attention ou pas.
À sa façon, Violaine Lafortune brouille aussi la frontière entre l’intérieur et l’extérieur. Dans le cube d’un camion stationné sur la rue Kathleen, elle dessine sur de larges feuilles de papier recouvrant trois parois, le fond du camion demeurant ouvert sur la rue. Au fusain, elle reproduit des choses aperçues lors de ses déambulations quotidiennes dans le quartier puis, à l’abri des regards, le soir venu, elle efface son travail. Reste alors sur le papier un fantôme, une présence, sur laquelle elle superpose de nouvelles trouvailles le lendemain. Ses préoccupations sont esthétiques plutôt que thématiques : ce qui attire son œil, ce sont les textures, les détails du cadre bâti qu’on ne perçoit pas du premier coup ou qui sont de nature éphémère. Puis vient le plaisir de la composition : quoi dessiner, et à quelle échelle, sur cette trace qui reste au mur? À la manière d’un tatouage qu’on recouvre d’une nouvelle encre, il s’agit alors de travailler avec ce qui est déjà là, plutôt que de tenter de l’oblitérer.

Il y a quelque chose de radical dans ce geste d’effacer; il permet au dessin de s’aventurer là où la perspective de la pérennité l’entraverait. Telle Pénélope, Violaine Lafortune défait son œuvre chaque nuit; par ce geste, l’artiste réitère qu’elle est libre de son temps, de son énergie et de son inspiration. Mais, pour la première fois, celle qui par le passé travaillait directement sur les murs a la possibilité de décrocher les feuilles de papier et de les rapporter chez elle, à Rouyn-Noranda. L’éphémère devient permanent et, dans un même mouvement, disparaît du quartier.
Se placer du côté de la main qui coupe, voilà l’une des forces motrices de la performance d’Alegria Gobeil. Sans fanfare, l’artiste sort de la taverne Frood, où s’est réuni le public, enfile une blouse blanche qui rappelle la camisole de force et, prenant appui sur le mur extérieur du bar, s’entaille cinq fois la main avec un exacto. Alors que sa main porte les traces d’autres performances, pour la première fois, iel a décidé de faire ce geste – couper – dans un lieu public, conscient·e que cela pourrait, à tort, être perçu comme une forme d’endossement de la pratique – j’y reviendrai. Puis iel descend la rue Kathleen vers l’ouest jusqu’au Kathleen Wash and Dry, une buanderie, et y pénètre seul·e. La blouse est placée dans une machine à laver; l’artiste réfléchit à ce qui restera de la performance, une fois le sang disparu.
Dans le milieu psychiatrique, l’autoblessure est considérée comme une pathologie; en art, elle réitère la souveraineté d’une personne sur son propre corps. À travers sa performance, Alegria Gobeil cherche à exposer les rapports de pouvoir qui existent dans le milieu médical – après tout, qui décide de ce qui est « sain », de ce qui est « malade »? – et pose la question du consentement au soin. Nourri·e par maintes lectures sur la question, dont certains extraits sont reproduits et collés aux poteaux sur la rue, iel fait d’un geste considéré « autodestructeur » la fondation d’une réflexion sur les privilèges dont jouissent les artistes et la ségrégation artificielle des comportements en fonction du contexte dans lequel ils sont posés. La performance, si brève qu’elle en est furtive, me pousse à me demander ce qui distingue ces drôles d’éclats qui se multiplient depuis trois jours dans le cadre de la FAAS de ceux, étrangement similaires, des gens qui peuplent le quartier le reste de l’année. Après tout, au premier jour du festival, un participant m’a affirmé apprécier l’intervention in situ d’un homme à vélo… qui n’était qu’un résident au style coloré. Comme le reconnaît Alegria Gobeil, le statut d’artiste vient avec ses avantages, dont celui d’investir… puis de quitter le Donovan.

La contamination des identités
Le samedi soir, alors que la FAAS tire à sa fin, la petite foule se déplace au Croatian Center afin d’assister aux dernières performances. Le duo sudburois Fauxcils, composé de Dunstan Topp et de Jenn Herd, prend place sur scène sous un décor composé de nombreux masques blancs en céramique réalisés par Topp. Le contexte de la FAAS donne au groupe l’occasion, pour une rare fois, de prolonger sa musique et sa performance dans une installation plus complexe que ce que leur permettent les bars où il joue habituellement. Le timbre des synthétiseurs et du séquenceur renvoie directement aux années 1980, alors que la voix, modulée par du reverb qui engloutit les paroles, porte une certaine gravité rappelant l’indie rock des jeunes années 2000 (pensez The XX, Warpaint, etc.). Le duo joue avec les codes du glamour : maquillage composé de strass agrandissant les yeux, lunettes de soleil, chorégraphie autour des masques suspendus, tout donne l’impression que l’on se trouve devant un band qui se cache autant qu’il se révèle, comme s’il était possible d’éplucher les identités à l’infini. Qu’est-ce qui relève du personnage scénique, qu’est-ce qui est authentique, et est-ce même important de tracer la ligne? Je suis prête à croire que nous fréquentons, l’espace de quelques chansons, le bar le plus chic en ville.

Alors que Sudbury l’a déjà célébrée à plusieurs reprises comme membre des groupes Duchess Says et PyPy, c’est en tant qu’artiste solo qu’Annie-Claude Deschênes monte sur la scène du Croatian Center. Sa pratique individuelle, qui s’est développée pendant la pandémie, combine une musique électronique noise rythmée et entêtée à une performance inspirée par les nouvelles règles sociales et sanitaires qui sont apparues pendant la parenthèse covidienne. Évoluant entre ses consoles et un décor de restaurant minimaliste – une table, une chaise, de la vaisselle –, l’artiste joue à la waitress, mime les gestes du service. En arrière-plan est projeté une vidéo créée par Anthony Piazza où l’on peut voir des images captées en direct pendant la performance, mais aussi de la nourriture, des ustensiles de cuisine et du code informatique. Honnêtement, quand on assiste à une performance d’Annie-Claude Deschênes, on préfère danser que de rester assis à prendre des notes, et c’est ce que j’ai fait avec grand bonheur, communiant avec la foule électrisée par les beats et l’incroyable présence scénique de l’artiste. En entrevue, Annie-Claude Deschênes a mentionné que son projet solo est une réaction aux nouveaux rituels, absurdes, entourant l’expérience de manger au restaurant : plexiglass, distanciation, passeport vaccinal. On ne sent rien du poids de ces règles alors qu’on saute en rythme sur la piste de danse, non pas en tant qu’individus chacun dans sa bulle, mais en tant que public médusé, obéissant à la moindre injonction de celle qui ne réfléchit aux normes que pour mieux les dépasser.

Le collectif Distance Between Us offre, avec Offerings of Care, la dernière performance de la foire. Composé d’Elyse et Emilio Portal et de Tara et Clayton Windatt, le collectif, créé pendant la pandémie, se réunit autour des thèmes de l’isolement et du rapport à la transformation du territoire, et emploie une variété de techniques, du sampling audio à la collecte de pigments en passant par la performance, l’installation, la vidéo et l’écriture. Leurs interventions sont souvent improvisées à partir de paramètres prédéfinis par le groupe; chacun·e est libre d’apporter à l’œuvre en construction sa propre contribution, que les autres membres accueillent et à laquelle iels répondent. Lors de la FAAS, cela prend la forme d’une projection vidéo sur le mur extérieur du Croatian Center. Les images ont été captées lors de déambulations dans le quartier, notamment le long du chemin de fer qui longe le ruisseau Sprecher, juste à l’ouest du Donovan, dans le Kathleen Wash and Dry, et sur les sentiers entourant le lac Bennett, à Sudbury. On y aperçoit, surimposés, autant des éléments naturels que des trains ou des moments où Elyse Portal recueille des pigments à partir de roches. De sa voiture, Emilio Portal produit en direct la trame sonore de la performance, utilisant des sons recueillis lors de marches en forêt avec Elyse et leur fils Teo, qu’on entend épeler de nouveaux mots. Devant la projection, Clayton revêt une combinaison de protection blanche, puis s’étend sur l’asphalte. Tara inscrit à même la combinaison, avec une encre préparée par Elyse, une kyrielle de mots : teach, listen, believe, try, cry, care, rest, respond…

La performance dure longtemps et invite à la méditation, même si elle n’est pas tranquille. Le son est parfois cacophonique, les images montrent un écran télé où sont diffusées les nouvelles du jour : feux de forêt, guerre en Ukraine. Pourtant, le patient travail de Tara et la teneur des mots qu’elle choisit inspire une forme d’espoir. De la même façon, il y a quelque chose de très beau dans ces extraits où l’on entend un enfant apprendre à épeler – à décoder son monde. Le collectif explore les franges de la ville, s’interroge sur l’histoire parallèle d’un territoire qui n’aurait pas été colonisé, exploité, connecté au reste du monde par ses trains et ses industries. Les offrandes suggérées par le titre de la performance sont en fait une forme de legs. Chaque jour, en fréquentant N’Swakamok et en en pérennisant les sons, l’image, les changements, les artistes renforcent l’apprentissage du lieu, sa mémoire. S’approfondissent ainsi la compréhension et l’appréciation d’un milieu, ce qui invite au respect et au partage. Il faut, bien sûr, parler de l’état du monde; parler de la destruction, des manigances politiques, du mépris. Mais l’art tel que vu par Distance Between Us tend à exposer le bon comme le sombre, non pas pour se désoler, mais plutôt pour reconnaître et construire.
Osmose ou contamination? Les artistes de la FAAS7 ont démontré, cette année encore, que la création in situ ne se fait pas sans une certaine appropriation du contexte qui dépasse la simple inspiration. En peu de temps, ils et elles ont été appelé·es à absorber les réalités du Donovan, de Sudbury, de la GNO, de leurs collègues artistes, puis à redonner ces apprentissages à la communauté sous forme de nouvelles œuvres. Si je ne peux parler à leur place, je présume tout de même que ce processus vient avec une certaine transformation – personnelle, artistique, sociale. Et je boucle la boucle : ces lieux où s’est tenue la FAAS ont été habités différemment, et celleux qui les ont fréquentés emportent avec elleux ce qu’ils et elles y ont vécu. Il restera toujours une trace de ce qui a eu lieu, parce que nous en avons été témoin. J’espère que cette réflexion contribuera à alimenter ces souvenirs tout subjectifs que nous portons des événements. Je sais, en tout cas, qu’en prenant le temps de l’écrire, je les ai vécus à nouveau, différemment, et que j’ajouterai cette couche de sens à celles qui tapissent déjà mon expérience du quartier.

* L’autrice tient à remercier les artistes qui lui ont accordé une entrevue en préparation à la rédaction de cet article.
— Chloé LaDuchesse
Crédit photo
Les autrices
Ra’anaa Yaminah Ekundayo est une chercheuse activiste visuelle multimédia émergente dont la pratique s’étend entre Tiohtià:ke (Montréal, QC) et N’Swakamok (Sudbury, ON). Son travail explore l’intersection de l’art et de l’activisme, en particulier en contemplant l’enchevêtrement de l’identité noire, de la communauté et de l’avenir.
Joséphine Rivard est commissaire indépendante, autrice et travailleuse culturelle, qui vit et travaille à Tio’tià:ke/Mooniyang/Montréal. Elle travaille actuellement au Centre d’art et de diffusion CLARK.
Chloé Leduc-Bélanger (Chloé LaDuchesse) est une autrice qui a publié dans plusieurs revues et collectifs. Féministe éprise de mots, de musique, de boxe, elle réside à Sudbury, en Ontario. Elle est l’autrice de Furies, recueil de poésie paru chez Mémoire d’encrier en 2017 qui a été finaliste au prix Trillium, et de Exosquelette.