Capter les fréquences optiques


Stephanie Castonguay


19 avril au 29 avril 2021


Résidence à domicile suivie d'une performance virtuelle présentée en collaboration avec perte de signal

Le vendredi 23 avril, à 18 h 30
Dans le cadre du Forum Avantage Numérique (avec achat de billet)

Le jeudi 29 avril, à 20 h 30
Sur Facebook Live (gratuit)


Déployées comme lutheries expérimentales, des têtes de numériseurs modifiées servent d’interfaces audiovisuelles en performance. Capturant la réflexion d’artefacts physiques, de minéraux, de résidus électroniques ou de matières bioplastiques, ces instruments permettent de traduire le monde analogique dans une vision poétique, capturée par ces machines.

Ce processus d’agrandissement et de déformation temporelle décontextualise ces objets matériels pour en révéler le paysage topographique abstrait, rappelant l’esthétique visuelle d’une analyse spectrale. Faisant écho à l’origine de la technologie, la réappropriation de ces dispositifs évoque les concepts de temps et de mémoire dans une approche archéologique des médias.


L'artiste

Après avoir étudié la musique et l’art et avoir appris en autodidacte à utiliser les capteurs inductifs, les panneaux solaires, les circuits d’amplifications DIY, et les systèmes de traitement sonores, Stephanie Castonguay décide d’allier son bagage académique à son éthos DIY.

Férue d’expérimentations, elle interroge les circuits électroniques audio en tant que micro-phénomènes aux traces tangibles et audibles. Son approche du son et de la musique électronique DIY est ludique, concrète et organique : elle démantèle et ré-oriente différentes machines compactes, obsolètes et à peine audibles pour en révéler les résonances secrètes.


Cette performance fut rendue possible grâce au généreux soutien technique offert par perte de signal. La création d’instruments a été soutenue par le collectif PIX FILM durant la résidence Studio Immersion Program, rendue possible grâce au soutien financier de la Fondation Petman, ainsi que l’appui du Fond de Recherche du Québec Société et Culture (FRQSC). L’artiste tient également à remercier Raphaël Demers pour sa collaboration.


Capter les fréquences optiques. Stephanie Castonguay © 2021


Partenaires


CAPTER LES FRÉQUENCES OPTIQUES : À l’écoute électronique des langages de la matière

Texte par Erin Gee

 

Dans un temps d’isolement social, l’artiste multidisciplinaire Stephanie Castonguay a créé son œuvre « Capter les fréquences optiques » en tirant parti des propriétés électroniques et magnétiques d’objets du quotidien dans son studio à domicile. Au moyen de têtes de scanneurs modifiées, Castonguay a pu se mettre à l’écoute des soufflements et des vibrations électroniques que divers minéraux, déchets électroniques et bioplastiques généraient lorsqu’elle les manipulait dans ses mains. 

Dans cette œuvre de Castonguay, certains processus qui explorent la nature d’objets ordinaires en tant que matière musicale rappellent les origines de la musique électronique d’avant-garde. Dans les années 1950, le compositeur français Pierre Schaeffer a développé la « musique concrète » en utilisant des technologies d’enregistrement pour transformer le son d’objets familiers. Les expériences de Schaeffer dans le domaine de l’enregistrement audio ont montré comment une médiation technologique peut transformer notre perception de la matière. Schaeffer a ensuite utilisé ces perceptions décalées pour remettre en question des notions fondamentales de la composition musicale, comme la hauteur et la durée du son, ou la notation musicale. Dans l’œuvre de Castonguay, je vois un prolongement moderne des idées de Schaeffer. Chez elle, le langage de la musique ne découle pas de valeurs modernistes comme le contrôle ou la maîtrise technologique, mais plutôt de langages contemporains émergents issus du contact avec des technologies nouvelles. Ce faisant, Castonguay fait percevoir à l’échelle de l’infiniment petit une corporalité étonnante et quelque peu chaotique. Sa musique évoque les propriétés langagières qu’a la matière dans des situations de transfert d’énergie, de rencontre et de communication. Le bruit n’est qu’un des résultats naturels de son travail. 

Comme l’écrivait Donna Haraway en 1989 dans A Cyborg Manifesto, l’écriture, le pouvoir et la technologie sont de vieux partenaires dans les histoires humanistes et modernistes de l’Occident sur les origines de la civilisation. De nos jours, dit-elle, nos meilleures machines sont faites de lumière solaire; elles sont légères et propres parce qu’elles ne sont que des signaux, des vagues électromagnétiques, des segments de spectre, et ces machines sont extrêmement portables et mobiles, ce qui entraîne de grandes souffrances humaines à Detroit et à Singapore, car les gens, vu leur matérialité et leur opacité, sont beaucoup moins fluides. L’œuvre de Castonguay se fonde sur l’interaction du corps humain opaque avec ces univers électroniques frémissants. Le résultat est organique, fragile et sombrement contemplatif. Castonguay bricole des instruments technologiques qui rendent audible des énergies normalement imperceptibles au creux d’objets de fabrication très répandus de nos jours. On peut considérer son œuvre comme un prolongement de la notion moderniste d’objet sonore : l’expérience musicale se fonde non pas sur l’idéal qu’est l’écriture et la notation, ou même le timbre et le geste, mais plutôt sur de fragiles sensibilités et émergences provoquées par une rencontre qui, d’ordinaire, est imperceptible. 

La musique de Castonguay représente une évolution contemporaine du langage de la musique d’avant-garde en s’écartant des tendances modernistes et humanistes que sont le contrôle et la précision technologiques. Plutôt, son œuvre se penche sur les matérialités immatérielles de la connectivité constante, l’ubiquité des ondes radio des tours 5G et la dépendance croissante de l’humanité sur des ondes infrasonores qui s’entrechoquent et se pénètrent hors de notre champ de perception. Bien que cette œuvre de Castonguay admette les bruits parasites et les signaux déformés, elle ne fétichise pas l’erreur, l’échec, l’excès de volume ou l’excès de signal. En fait, la matérialité bruyante de cette œuvre fait écho à la remarque de Marie Thompson, chercheure en études du son, qui affirme que les bruits parasites et les signaux déformés ne sont pas que des sons indésirables. Plutôt que de considérer tout ce qui ne fait pas partie du signal comme du simple bruit, Castonguay nous fait comprendre que le bruit exprime la fragilité fondamentale de la rencontre : c’est le son de la communication même. 

 

Références :

Haraway, Donna J. « A Cyborg Manifesto: Science, Technology, and Socialist-Feminism in the Late Twentieth Century », dans Simians, Cyborgs and Women: The Reinvention of Nature, 149–81. New York: Routledge, 1991. https://doi.org/10.5749/minnesota/9780816650477.001.0001.

Thompson, Marie. Beyond Unwanted Sound: Noise, Affect and Aesthetic Moralism. Paperback edition. New York: Bloomsbury Academic USA, 2017.