M’aimes-tu plus fort quand je t’attends au tout début, comme l’en-tête d’un texte qui veut désespérément révéler son autorialité, ou plutôt quand j’implore afin de me sentir reconnaissable? (1) Une tasse de café est une photographie si on y pense assez longtemps. (2)
Il faisait froid dehors, j’étais assis au bord de la fenêtre d’une pièce lumineuse, regardant les lys mourir et écoutant sa voix, qui, depuis un vieux téléviseur, en français, parlait du lit comme lieu de
guérison // mort
intimité // solitude
“I know there’s not always blood, it’s just that each time I hear this, that’s what I see, a knife coming down” [1] est un réceptacle contenant de la sueur, du sang, de la pisse, et tous ces souvenirs qui tachent. Les photographies, elles aussi, sont des réceptacles, parfois d’espoir, de futurité, de spectres; un rêve fiévreux à la Roland Barthes. Elles sont des contenants remplis d’une anti-présence hantologique: en leur sein, l’absence est le seul signe de présence déchiffrable. Elles contiennent les marqueurs du ce-qui-a-été, avant même de devenir-disparu. L’anti-présence qui marque cette exposition suggère que c’est précisément l’absence de la (ou des) personne(s) dont on perçoit les traces qui permet de leur donner sens ; ces restes, qui nous hantent, nous amènent à ressentir la présence de quelque chose ou de quelqu’un qui n’est pourtant pas là – un fantôme. « Je lis des textes sur des personnes mortes depuis trois ans. Je crois que j’ai besoin d’aller à la plage maintenant, même si ces récits contiennent des histoires de plage », me confie-t-il.
Le travail d’Hamelin m’apparaît comme un salon, une pièce dans laquelle on vit. Ou, du moins, l’espace qu’il crée partage la même impulsion affective ; celle de rendre vivante une chose aussi ordinaire qu’une salle. Ici, comme dans un salon qu’on habite, l’espace est une possibilité de mise en narration des objets dont nous nous entourons, que nous imaginons prendre vie grâce à notre présence. Elizabeth Freeman[2], une théoricienne des temporalités queer maintenant disparue, nous suggère « d’être intéressé·es par la fin des choses, disposé·es à être baigné·es de la lumière pâlissante de ce qui a été jugé inutile », créant un espace qui permet de réimaginer les possibilités sociales. Elle poursuit : « je me sens émotionnellement contrainte par un désir pas-tout-à-fait-assez-queer pour la forme qui nous ramène en arrière, nous téléporte vers des utopies embarrassantes, nous dévie vers des formes d’être et d’appartenir qui semblent, à l’œil nu, complètement banales. » Tout comme Freeman, Hamelin nous invite à revenir tout au fond des choses afin de localiser les points d’origine queer, avec la même intention que celle de Freeman lorsqu’elle écrit « nous rassemblons et combinons éclectiquement, traînant un paquet de débris culturels avec nous et l’empilant de façon idiosyncrasique, pas nécessairement comme un tout préexistant, quoique composé de ce qui préexiste. »
L’exposition d’Hamelin est ancrée par une large courtepointe composée de photographies – un clin d’œil aux esthétiques et à l’histoire queer, en référence au AIDS Memorial Quilt (la courtepointe commémorative du SIDA). Cependant, chez Hamelin, cette courtepointe incarne un geste d’espoir pour le futur. En incorporant les photographies des personnes qui lui sont les plus chères, il resserre littéralement son tissu social, affirmant que nos collectivités queer construisent l’horizon d’un avenir meilleur. La courtepointe d’Hamelin est emblématique d’une tension affective au sein des études queer, qui se divisent entre nihilisme et futurité pour demander : est-ce que la queerité est le domaine des morts, ou des vivants?
Ultimement, “I know there’s not always blood, it’s just that each time I hear this, that’s what I see, a knife coming down” est un portail empreint de désir ardent et d’anti-présence. On y trouve des souvenirs dont l’opacité enveloppante nous fait perdre le fil de ce qui est réel, des souvenirs qui sont nôtres et de ceux qui sont autres. (3)
— Alexander Rondeau
(1) Ou me préfères-tu en note de bas de page, quelque part dans les annales des vigiles?
(2) Le goût amer de l’émulsion et l’agitation provoquée par un coup d’œil dans le barillet d’un objectif.
[1] Bartlett, N. (1991). Ready to catch him should he fall. Serpent’s Tail, p. 238.
[2] E. Freeman, Time Binds: Queer Temporalities, Queer Histories. Durham and London: Duke University Press, 2010, p. xiii.
[3] Le texte d’Alexander Rondeau a été produit et traduit pour l’exposition « Both of us were dreamers, young love in the sun » présentée au Centre Clark en 2026.
Marc-Olivier Hamelin
Marc-Olivier Hamelin est un artiste visuel et auteur originaire de Rouyn-Noranda. Il détient un baccalauréat en beaux-arts de l’Université Concordia (2015) et une maitrise en muséologie et pratiques des arts de l’Université du Québec en Outaouais (2019) où il s’est intéressé aux voix multiples en contexte de création. Son travail a pour point de départ le dialogue et soulève des enjeux relatifs au récit de soi et à la production du discours. Ses projets — où il lie sa voix à celles d’artistes, d’auteur·ices et de pair·es — se matérialisent en installations, en performances, en photographies et en textes. Ses expositions solos récentes incluent Le Centre Clark (2026) ; L’Écart (2023, 2018) ; Galerie UQO (2018). Ses expositions collectives récentes incluent L’Imagier (2025); Galerie Durham (2024); Musée d’art de Rouyn-Noranda (2024, 2019) ; Centre d’exposition de Val-d’Or (2021) ; Galerie UQO (2017) ; L’Écart (2016, 2015). Son travail en performance a été présenté à la Biennale d’art performatif de Rouyn-Noranda (2024, 2016); Le Lieu (2023. Ses résidences récentes incluent Musée d’art de Rouyn-Noranda (2024); Centre de création O Vertigo (2024); Est-Nord-Est (2023) ; Centre d’exposition de Val-d’Or (2023) ; AXENÉO7 (2022) ; Homesession (2022); L’Écart (2018). Ses recherches artistiques actuelles (2022 —) portent sur l’héritage qu’a laissé la crise du sida de la fin du XXe siècle sur sa vie personnelle et artistique et sur les communautés LGBTQ+. Il cherche à déjouer — à travers l’histoire et les répercussions de la crise du sida sur les conditions queer — la vision de ce qui est dit, remémorer et transformer dans un geste contradictoire d’amour et de violence. En 2026, il présente son plus récent projet d’exposition à Montréal, Sudbury et Amos et sera en résidence à Casino Display au Luxembourg.
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