L’art de « L’art de s’envoler »

Texte d’accompagnement

par Normand Renaud

 

Imaginez qu’un jour, dans tous les parcs publics, on apercevra des personnes exécutant divers gestes élégants afin de développer leur capacité de voler sous l’impulsion de leur seule volonté, sans le moindre appareillage. L’art de s’envoler / A Flyer for Flight de Maryse Arseneault, une installation exposée à Sudbury à la Galerie du Nouvel-Ontario en juin 2015, comporte plusieurs composantes, mais c’est celle-là qui s’est glissée le plus sympathiquement dans mon imagination, même si je n’en ai pas été témoin. (Un moment de ce genre a cependant eu lieu pendant le séjour de l’artiste.) Or, toutes les composantes de l’œuvre découlent de cette même intention : apprivoiser, populariser, banaliser l’aspiration à un savoir-faire surhumain et nous inciter à entreprendre une démarche patiente et résolue pour un jour y accéder.

Le titre de l’œuvre se permet un petit jeu de mots bien à-propos, car le « flyer » en question est effectivement d’un petit dépliant qui invite aux pratiques de l’art de s’envoler. Les autres composantes de l’œuvre en donnent un aperçu. La technologie et la science n’ont rien à voir avec la proposition de l’œuvre; c’est l’exploration méditative nourrie de croyance confiante qui devra réaliser l’impossible. En notre époque, l’aéronautique est perfectionnée et des cascadeurs du ciel vêtus de combinaisons planeuses accomplissent des prodiges ahurissants. Pourtant, Maryse Arseneault a un tout autre parti-pris : qu’on apprenne un jour à voler sans mécanismes ni prothèses, mais plutôt par la voie de l’esprit qui pénètre le mystère de nos rapports avec la matière.

« Imaginer quelque chose, c’est se préparer à le percevoir. » Cette phrase est un autre détail de l’œuvre qui m’a atteint. Elle provient de sa composante la plus voyante que remarque le visiteur en pénétrant dans la galerie. Deux vidéos sont projetées sur les murs, l’une en face de l’autre. D’un côté, une instructrice présente une série de mouvements tout en expliquant leur signification. De l’autre, un petit groupe de personnes suit ses instructions. Détail insolite, chacun porte un tablier, ce qui indique peut-être l’adresse et l’esprit de professionnalisme à apporter à la démarche. Debout entre ces deux projections, le spectateur n’aurait qu’à emboîter le pas pour en faire partie. L’invitation est discrète, mais bien sentie.

De prime abord, cet art de s’envoler semble vaguement apparenté au tai-chi. Toutes simples, les instructions décrivent une séquence de gestes à exécuter en se laissant pénétrer de leur signification pour la quête du savoir-voler. Chaque geste est associé à un élément : terre, air, eau, bois, feu, métal. Par exemple : « Le prochain élément est l’eau. Levez vos bras en ligne avec vos oreilles comme des antennes. Cet élément est propice à la bonne écoute. (…) Être attentif au monde extérieur et intérieur. » Chacun des six éléments est ainsi associé à une posture méditative et son rapport avec le vol est succinctement expliqué.

La narration de cette leçon commence par un aveu personnel, dont voici un extrait : « À l’adolescence, j’ai appris à contrôler mes rêves, surtout ceux où j’apprenais à voler. Pour combattre ma légèreté, je devais comprendre où placer le poids de mon corps avec attention. De cette façon, j’évitais de me perdre dans le vide. » La démarche de cet art de s’envoler s’enracine donc dans l’intimité de l’artiste depuis l’âge des peurs enfantines et elle est auréolée de l’effet de réel inhérent au rêve.

Une autre composante de l’œuvre consiste en une série de dessins d’êtres volants et plongeurs ― oiseaux aquatiques, mammifères marins, nageurs humains — eux aussi associés aux divers éléments. Ces dessins sont exécutés avec un grand souci de précision et de réalisme. On y ressent la tension de l’attention, du regard patient de l’artiste qui s’imbibe des menus détails de ces incarnations bien réelles de la volonté de voler.

Une dernière composante de l’œuvre, la plus interactive, invite le spectateur à éprouver, comme une illumination peut-être, la finalité de la démarche méditative. Il s’agit d’un petit trampoline relié par des fils électriques à un appareil démodé : un lecteur de vidéocassettes branché à un vieux téléviseur cathodique. Par ses bonds sur le trampoline, le spectateur peut parfois réussir à activer la fonction de lecture rapide, de recul ou de lecture ordinaire, quoiqu’avec fort peu de précision. L’aspect rudimentaire de cet appareil fait sourire en notre époque où des appareils de réalité virtuelle donnent la sensation d’interagir avec un environnement imaginaire tridimensionnel. Il n’en demeure pas moins que l’expérience procurée est celle du corps modifiant maladroitement, mais réellement, son environnement matériel simplement par sa présence consciente et agissante.

Pour repousser les limites du possible, L’art de s’envoler / A Flyer for Flight se présente comme un acte de foi visant à transformer les rapports de l’humanité avec la matière. À l’époque du mythe d’Icare ou des croquis de Léonard de Vinci, le rêve de voler pouvait sembler chimérique, mais la volonté de voler a ultimement triomphé. On a acquis la capacité de voler en harnachant les forces de la physique à coups d’avancées techniques. Qu’en serait-il aujourd’hui si cette même volonté acharnée de voler s’était investie aussi résolument dans l’exploration des puissances de l’art et de l’esprit? L’être humain en arriverait-il un jour à harnacher d’autres forces plus obscures, mais peut-être non moins réelles? L’art de s’envoler veut préparer l’émergence d’une conscience plus pleine de la présence humaine dans le tissu écologique et cosmique, ce que l’œuvre représente par les six éléments et leurs influences sur l’esprit. Au fil des siècles, d’abondantes et puissantes énergies ont été investies dans l’expansion de la conscience spirituelle, non sans effet. L’horizon séduisant de la proposition de l’artiste, c’est de concentrer cet effort sur un but circonscrit : le vol.

Voilà la voie de réflexion qu’ouvre cette œuvre de Maryse Arseneault. Elle veut faire surgir une intuition semblable à celle qu’ont dû avoir les premières créatures marines qui ont osé se traîner sur la terre ferme et apprendre à s’oxygéner dans l’air plutôt que l’eau. Cette installation nous invite à comprendre que le désir précède et prépare l’évolution, puis à agir en conséquence. « Imaginer quelque chose, c’est se préparer à le percevoir. » Dans cette vision de l’évolution de l’espèce, l’être humain ne mise plus sur sa capacité de dominer la matière. Il s’agit plutôt de devenir conscient des relations méconnues de la matière avec le corps et l’esprit. Il s’agit de cesser d’objectiver la matière, pour acquérir plutôt la connaissance de notre rapport intime et égalitaire avec elle. Nous apprendrons ainsi à être plus et mieux humains. À preuve : nous saurons voler.

Au point où nous en sommes dans cette évolution, le désir précurseur du vol s’exprime dans une sculpture mouvante formée de corps humains dans un parc public. Ça prête à sourire. Mais ça donne à rêver.