Ce qu’on prend est aussi ce qu’on reçoit

Partage/Partake

Texte d'accompagnement

texte par Kai Wood Mah

On croit connaître assez bien la générosité. Pourtant, pour la cerner précisément, les notions comme l’échange ou le don ne suffisent pas. C’est particulièrement vrai lorsque nous participons ensemble à des événements, pour nous rapprocher les uns des d’autres. L’exposition « Partage/Partake » jette une lumière sur le sens de la générosité et de la participation, deux mots qui apparaissent souvent dans les discours récents sur la cocréation, généralement pour encourager le vivre-ensemble en ces temps secoués par les questions politiques et environnementales.

J’ai rassemblé trois artistes différents par leurs origines, leur histoire et leurs expériences. Dans un certain sens, ils ont tous les trois travaillé et vécu par l’intermédiaire de la traduction, linguistique ou culturelle. Chacun a sa relation particulière avec Sudbury et le Canada : l’une y est née et y a grandi; les deux autres sont un immigrant récent et un étudiant international. À titre de mentor et de commissaire de l’exposition « Partage/Partake », on m’a confié un mandat assez général, ce qui a permis aux trois artistes de concevoir leur travail librement.

Au départ, j’ai présenté à Andrei Aranyi l’idée de l’imperfection de la paire lexicale partage et partake, deux mots semblables et pourtant différents qu’une seule lettre distingue, empruntés à deux langues, le français et l’anglais. Partake est une traduction imparfaitement parfaite de partage, qui implique que dans l’échange, le donneur garde une part résiduelle. Dans quelle mesure prenons-nous et/ou donnons-nous dans le cadre d’un échange créateur et social? Quelle est l’importance de savoir ce qui m’appartient et ce qui t’appartient? N’est-ce pas cela qui se passe pratiquement lorsque nous interagissons? La délimitation du soi et de l’autre serait-elle perceptible si l’on ne l’avait pas d’abord imaginée?

On peut voir comment les masques les plus figuratifs de Jonathan Kabumbe ne sont qu’une façon de faire parmi les nombreux masques exposés. Il en a créé quatre, un pour chacun de nous, en nous demandant d’abord ce qui nous tient à cœur. Car dans sa culture natale congolaise, le masque exprime ce que la personne valorise et garde près de soi. Le masque est l’expression du bien, du visage mis à nu qu’on s’attendrait de voir derrière le masque. Il extériorise le soi disposé à donner.

Dans ses dessins, Jennie Philipow reçoit son masque et les nôtres, puis les transforme à son tour en une autre sorte de masque. Kabumbe avait fabriqué le masque de Jennie avec une poche de farine, ce qui évoque l’ancien quartier francophone de Sudbury, le Moulin-à-fleur, qui remonte à la fin du 19e siècle alors que les Franco-Ontariens sont venus bâtir des maisons sur des terrains qui appartenaient aux jésuites. En créant ses dessins, Philipow se permet de prendre et de recevoir à la fois, puis laisse ses interprétations la relayer en s’ouvrant sur sa connaissance personnelle de ces lieux.

Alors que Philipow intègre dans ses dessins des aspects des masques de Kabumbe, l’installation in situ d’Aranyi enveloppe les locaux temporaires de la GNO, ainsi que les objets et les visiteurs qui s’y trouvent. Sa « pièce dans une pièce » est un tissu méticuleusement étendu dans l’espace emprunté. Il estompe les panneaux acoustiques du plafond, les luminaires fluorescents encastrés, les portes et leurs cadres, le tapis vert… tout le matériel qui est propre à un bureau plutôt qu’à une galerie. À l’intérieur, les perceptions sensorielles sont atténuées et tout est flou, comme les sons produits par les visiteurs qui discutent entre eux alors qu’ils manipulent les masques de Kabumbe et qu’ils scrutent les détails des dessins à l’encre de Philipow en y indiquant des endroits familiers de leur ville.

Ce n’est qu’après un certain temps dans le processus du développement et des échanges que cette exposition a fini par devenir une installation collective. Aranyi a présenté l’idée de « Partage/Partake » à Kabumbe, qui en a ensuite parlé avec Philipow. Ils ont discuté, travaillé, fabriqué et ultimement, les trois œuvres résultantes ont activé un circuit d’événements, de communautés, d’objets, d’espaces, d’environnements. En fin de compte, cette installation a été conçue et créé collectivement. Mais les liens indissociables entre les pièces se sont établis seulement lorsqu’il était devenu impossible de distinguer clairement ce qui appartenait à l’un ou à l’autre artiste. Au départ, ils avaient envisagé une stratégie d’encadrement qui aurait présenté leurs œuvres comme une espèce d’exposition de groupe, mais au fil du processus, la dynamique du partage-partake s’y est graduellement immiscée. Le format d’une exposition de groupe était devenu inatteignable ou impraticable. Les dessins de Philipow et les masques de Kabumbe allaient forcément se retrouver à l’intérieur de l’œuvre d’Aranyi. Philipow était à Vancouver et nos conversations lui étaient relayées par Kabumbe et Aranyi. Elle devait envoyer ses dessins, puis Aranyi devait s’occuper de les proportionner, de les imprimer et de les monter. La portée culturelle du masque de Kabumbe devait s’adapter à chacun de nous. Ce qui a été pris a été reçu et à la fin, chacun avait acquis quelque chose des autres.

On pourrait dire que « Partage/Partake » avive le champ perceptuel d’une ville minière qui, à force de devenir ce qu’elle devient, oublie de regarder et de voir ses vestiges, comme ces locaux temporaires de la GNO dans un des rares édifices du début du 20e siècle qui subsistent à Sudbury. Cette ville minière du Nord ressemble à bien d’autres pour ce qui est des changements de son milieu urbain. Mais « Partage/Partake » s’intéresse plutôt aux changements sociaux et à l’irrationalité de la notion de possession qui distingue ce qui est à moi de ce qui est à toi. Dans nos échanges, nous prenons autant que nous recevons. Les différences des personnes ne sont qu’imaginées. Peut-être que nous sommes moins cachés en présence de l’autre que nous le croyons. Peut-être que nous faisons plus partie de l’autre que nous avons encore pu imaginer.