La nature regroupée par quatre


Yvan Dutrisac


25 février au 26 mars 2006


commissaire : Marc Audette



La nature regroupée par quatre (ou les machines à points de vue)

D’emblée, il semble facile d’entrer en contact avec les oeuvres photographiques d’Yvan Dutrisac. Par l’entremise de mises en scène savamment élaborées, l’artiste propose des indices sur le sens qu’il donne à chacune de ses oeuvres. S’inscrivant manifestement dans une approche ludique, l’artiste colle, triture, ajoute des marques de fabrication particulières à ses sujets. De là l’impression du spectateur d’être en mesure de voir clairement la proposition photographique faite par l’artiste. Mais en fait, pour la saisir véritablement, on doit se défaire, l’espace d’un moment, de notre façon habituelle de voir.

Pour Dutrisac, la photographie est une fabrication et la nature de cette fabrication est relative à notre projection culturelle sur elle. Dans son échange avec un aborigène, l’anthropologue Herskovits nous le rappelle : « Herskovits montre un jour à un aborigène une photo de son fils. L’aborigène est incapable au premier coup d’oeil de reconnaître ce qui se trouve sur cette photo. Jusqu’à ce que l’anthropologue lui décrive son fils, la photographie ne livrait aucun message pour l’aborigène, ne lui était pas accessible. »

Pour que se dégage la proposition visuelle, la photo repose sur une connaissance spécifique d’un langage codé. On est devenu des décodeurs experts : décodage du point de fuite, de la profondeur de champs, des ombres projetées, des volumes… Rien ne semble échapper à notre regard inquisiteur devant ce rectangle qui tient lieu de photo.

Pour l’artiste, les codes qu’on est en mesure de lire sont les codes qu’on est en mesure de reconnaître. Comme si pour voir nous devions avoir déjà en nous des images qui ne demandent qu’à être reconnues. Notre lecture de l’image photographique est façonnée par notre origine, notre éducation, notre langue, par tout ce que constitue notre identité culturelle. Or peut-on réellement manipuler nos références culturelles de sorte que notre regard réinvente et intériorise une nouvelle banque d’images?

C’est ici où le travail de Dutrisac opère. L’artiste construit des machines à point de vue. Dans La nature regroupée par quatre, il présente des regroupements thématiques inspirés par la symbolique du nombre quatre.

Comme l’explique l’artiste, « la majorité des éléments de la nature sont regroupés par quatre comme les quatre natures physiques que sont le chaud, le froid, le sec et l’humide; les quatre éléments que sont le feu, l’eau, l’air et la terre; les quatre règnes que sont les métaux, les plantes, les animaux, les hommes… » À partir de ce paradigme, l’artiste transforme la GNO en dispositif où se télescopent images et souvenirs, cultures et croyances qui—dans un premier temps—interpellent. Puis notre regard s’ajuste et, peu à peu, les anomalies se révèlent pour remettre en question notre façon de voir.

Le doute s’installe : des glissements optiques titillent notre point de vue, des jeux constants dans ses sujets—peints aux allures de pictogrammes sur fonds de paysages univoques – confrontent notre regard. Notre propension toute naturelle à penser qu’on a bien interprété la proposition visuelle est ainsi mise à l’épreuve. La force de l’oeuvre de Dutrisac, c’est justement de provoquer le spectateur sans pour autant le laisser dans le vide. Comme si celui-ci adoptait, autant que cela se peut, le point de vue de l’aborigène de Herskovits.

L’oeuvre de Dutrisac invite à délaisser nos acquis et nos conditionnements pour accéder à de nouveaux codes d’interprétation.

Marc Audette
-chargé de cours en art visuel à l’Université York
et au Collège universitaire Glendon à Toronto

RÉFÉRENCE
Alan Sekulla, « On the invention of Photographic Meaning » in Photography in Print, anthology edited by Vicki Goldenberg, N.Y. Simon and Schuster, 1981, p. 454.

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