Lèvres de mille neuf cent quatre-vingt-seize enseignants


Patrick Cruz


31 mai au 28 juin 2019


Exposition du 31 mai au 28 juin 2019
Vernissage le vendredi 31 mai à 19 h
Événement au Spacecraft le lundi 27 mai à 17h30


Lèvres de mille neuf cent quatre-vingt-seize enseignants

Cette exposition tente d’illustrer l’insaisissable processus qu’est la documentation et la représentation d’un endroit selon la perspective d’une personne qui n’est pas de l’endroit. Pour sa première résidence d’artiste en Ontario, Cruz se livre à l’aventure d’une performance dans le rôle d’un touriste à l’esprit critique menant librement ses recherches sur l’histoire, la mémoire culturelle et l’esthétique visuelle de la communauté qui l’accueille, en l’occurrence Sudbury.

Cruz conjure les périls de l’interprétation juste ou fausse que son projet comporte en y adjoignant sa démarche artistique : il fait appel à l’esprit ludique, qui lui sert stratégiquement comme contrepoids ou contre-vérification face aux attentes de sa recherche et de sa production. Ce point de vue paradoxal sur la présentation des faits et des fictions apparaît dans le titre même de l’exposition. Un bout de phrase tiré du livre de Stephen Nachmanovitch, Free Play: Improvisation in Life and Art, sert ici d’allusion à l’année de la fondation de la galerie du Nouvel-Ontario, 1996. Cruz rend ainsi hommage aux années qui ont passé depuis les débuts du grand rayonnement de la programmation et de l’animation que la GNO assure de nos jours.

Dans la foulée de son expérience d’immigrant venu des Philippines, les excursions aléatoires et improvisées grâce auxquelles Cruz a apprivoisé et assimilé sa nouvelle culture l’ont aussi aidé à saisir plus profondément les différences et les similitudes de diverses cultures qui ont en commun le passé colonial, la marginalisation des communautés autochtones et les emprunts culturels aux colonisateurs. Guidé par sa pratique intuitive et multidisciplinaire, Cruz s’y prend de diverses façons pour glaner et générer de l’information : il erre à la dérive dans la ville, documente ses rencontres, fait des recherches en ligne et offre de cuisiner des plats philippins en échange de témoignages oraux des habitants de la ville.

Le tout s’enchevêtre dans la subjectivité de l’artiste qui observe l’expérience orientée par les décisions discursives prises au long de son séjour. Les traces laissées par ces moments et ces rencontres, qui ne sont que quelques-unes des nombreuses possibilités de cet univers, sont recueillies, assemblées et présentées sous la forme d’une installation indéfinie. Ce portrait est une œuvre en cours qui voltige entre une docufiction sur une ville, ses habitants et son état présent.


Patrick Cruz

Patrick Cruz  (né 1987, Manille, Philippines) est un artiste filipino-canadien travaillant entre Toronto, Canada et Manille, Philippines. Cruz a étudié à l’Université Diliman et est diplômé des Beaux-Arts de l’Université des Arts + Design Emily Carr (bacc.) ainsi que de l’Université de Guelph (maîtrise). Nourrie par une perspective sociale, sa pratique multidisciplinaire s’inspire de l’hybridation culturelle, de projets de décolonisation et des effets paradoxaux de la globalisation. Cruz est également fondateur du Kamias Special Projects, un centre d’artistes autogéré situé dans la ville de Quezon aux Philippines où se déroule la triennale Kamias; un événement éducatif qui sert de plateforme pour des échanges interculturels. En 2015, Cruz a gagné le titre national de la 17è édition de la compétition canadienne en arts visuels de la RBC.



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Crédit : Léo Duquette


Miner la mémoire

un texte d’accompagnement de Jamaluddin Aram

La même année où la Galerie du Nouvel-Ontario (GNO) fut fondée à Sudbury, à des milliers de kilomètres de là, un collectif madrasa captura la ville de Kaboul. C’était en 1996.

C’est l’histoire de deux commencements aux conséquences absolument divergentes. À Sudbury, la GNO ouvrit ses portes afin d’offrir un nouveau souffle au milieu des arts et un lieu de création aux artistes. À Kaboul, les camions des talibans pénétrèrent la ville au milieu de la nuit. Le matin suivant, lorsque les lève-tôt aperçurent ces étrangers, ils ne perçurent rien de différent mis à part leurs yeux soulignés au charbon, leurs pieds ornés de sandales et leur musique exempte d’instruments.

Avec la GNO, Sudbury s’ouvrit à l’art contemporain. Avec les talibans, Kaboul s’est fermée à tout ce qui était lié de près ou de loin aux arts : la musique, la danse, le dessin, le cinéma, la télévision, le théâtre, le cerf-volant, la boxe et même le sifflotement. J’étais jadis à Kaboul, je suis désormais à Sudbury. En me remémorant ces deux commencements, je compare les récits et constate l’écart béant entre eux.

Ma première réaction à Lèvres de mille neuf cent quatre-vingt-seize enseignants, une exposition de Patrick Cruz à la GNO, en est une de comparaison. L’assemblage maladroit et négligé m’a d’abord apparu comme laid, au point de me demander : « Est-ce de l’art ? » Patrick a réalisé un collage décousu d’items qui s’empoussiéraient depuis un moment déjà. Il a empilé au milieu de la galerie tout ce qui se trouvait à sa portée : plaques chauffantes, ordinateurs obsolètes, casques de construction, bottes, filières et fichiers, magazines et livres, béquilles, balles de pingpong, chandails, albums photo, etc. « J’ai excavé le sous-sol [de la GNO] », déclara Patrick. Dérangé par ma réaction — qui selon des expériences passées peut sembler ignorante — je me suis décidé à lui parler.

J’appris sa conceptualisation de la mémoire qui selon lui nécessite l’exhumation du passé pour que le futur prenne tout son sens. J’appris que l’art, en tant que concept, peut être subjectif et fluide, dérangeant et imparfait, qu’il y a beaucoup plus à apprendre dans l’acte même de créer que dans les coups de pinceau visibles sur une toile, les mouvements pratiqués d’une chorégraphie ou les derniers ajustements sur un costume rutilant.

Alors que j’en apprenais plus sur les installations in situ, j’ai réfléchi au dévouement des talibans à détruire toute forme d’art — incluant une statue du Buddha gravée au 5e siècle à même la face d’une montagne au centre de l’Afghanistan.

Alors que le reste de l’humanité avançait, l’Afghanistan reculait. Dans les écoles, les cours de dessin et de calligraphie furent remplacés par les cours de religion où l’on apprenait des leçons plus qu’étranges. Je ne m’étais jamais rendu compte de l’importance de l’éthique des toilettes lorsque notre professeur de religion borgne nous apprîmes qu’il était impératif d’entrer du pied gauche dans les latrines et d’en sortir du pied droit. « Et qu’est-ce qui arrive si on se trompe ? » de demander un camarade de classe. « Qu’est-ce qui arrive ? » répondit le professeur, « Satan entrera votre derrière ainsi offert. » Il va sans dire qu’il n’y avait aucune place à la discussion, encore moins à propos des arts.

C’est seulement en rétrospective, vingt-trois ans après, que je peux me demander si les cinq ans de ce régime taliban répressif ont pu contribuer à inspirer une nouvelle génération d’écrivains, de poètes, de musiciens, de réalisateurs et d’artistes visuels.

Après tout, l’exposition de Patrick Cruz suggère que la lumière qui sert à éclairer notre avenir se cache parfois dans le passé. Pour y accéder, il faut parfois la déterrer des milliers de mètres sous terre, parfois fouiller dans la cave d’un édifice, et parfois elle se terre dans l’esprit sous forme de souvenirs.


Jamaluddin Aram est un documentariste, producteur et nouvelliste originaire de Kaboul, en Afghanistan. Ses documentaires My Teacher Is a Shopkeeper et Unbelievable Journey ont été présentés en Afghanistan et ailleurs dans le monde. Il est le producteur associé du film Buzkashi Boys, sélectionné aux Oscars. Ses nouvelles peuvent être lues dans divers magazines littéraires afghans, américains et canadiens. Il vit présentement à Sudbury, Ontario.

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