Se faire avoir comme un bleu


Sasha Phipps


7 octobre au 5 novembre 2016


Exposition du 7 octobre au 5 novembre 2016
Vernissage le vendredi 7 octobre à 17 h


Se faire avoir comme un bleu (Hook, Line and Sinker)

Avec son travail d’installation, l’artiste Sasha Phipps explore et réinterprète les cultures dites «vernaculaires». Se faire avoir comme un bleu s’inspire ainsi du paysage riverain du lac Ramsey en accordant une attention particulière à ceux qui y tendent leurs cannes à pêche.

Un hameçon géant transperce le mur de la galerie à la façon des lignes à pêche qui, au lieu d’un poisson, accrochent le fond du lac. Dans un ancien évier en acier inoxydable, un flotteur ballotant indique la présence d’un poisson qui grignote l’appât avant de s’esquiver. Finalement, l’exposition se dissimule sous des motifs originaux de camouflage conçus par l’artiste à partir de photos prises du paysage local.


Sasha Phipps est un artiste interdisciplinaire francophone originaire de la Ville d’Ottawa. Il a complété son diplôme d’études collégiales en animation 3D à la Cité collégiale au printemps 2006 et il a complété son baccalauréat en arts visuels à l’Université d’Ottawa au printemps 2010. Il maintient sa production artistique dans la Ville d’Ottawa et travaille comme Technicien en photographie et en arts médiatiques au département d’arts visuels à l’Université d’Ottawa.




Commanditaire de l'exposition


Apparences trompeuses

« Se faire avoir comme un bleu / Hook, Line and Sinker »
Exposition de Sasha Phipps à la Galerie du Nouvel-Ontario, octobre 2016
Un texte d’accompagnement par Normand Renaud

Le camouflage, le leurre et la prise : trois réalités familières du milieu des pêcheurs et chasseurs sont en jeu dans cette exposition qui les renouvelle tout en les illustrant.

Je commente d’abord la composante de l’exposition qui m’a procuré le plaisir d’un instant de franche excitation. Dans un coin de la galerie près de l’entrée se trouve un bassin carré en acier inoxydable, rempli d’une eau sombre, monté sur quatre pattes en inox, de manière à placer le petit plan d’eau environ à la hauteur de la taille. Au centre de ce carré d’eau lisse flotte, immobile, une petite bouée conique orange-blanc-bleu : c’est le flotteur qu’utilise le pêcheur pour savoir quand le poisson mordille à l’appât. Une bande sonore de gouttes tombant dans l’eau à rythme lent achève de composer une ambiance paisible. Comme un gros plan photographique cerné d’un cadre métallique, cette image minimaliste capte joliment l’essentiel de l’expérience de la pêche à la ligne dormante. On replonge dans l’attente détendue et à peine attentive qui fait le plaisir du pêcheur. L’image est zen, pure, dépouillée. On la contemple, on s’y abandonne. Jusqu’à ce que, soudain…

Pour un bref instant électrisant, l’image s’anime! Ça mord! Le flotteur subit une toute petite secousse qui engendre une vaguelette circulaire et centrifuge, tout en produisant simultanément chez le spectateur une onde de choc dont l’intensité étonne. Le moment transmet avec une parfaite exactitude la sensation du pêcheur arraché de sa rêvasserie par la perspective d’une prise imminente. Même sans canne, ni appât, ni chaloupe, ni lac ou rivière, on se sent pourtant comme si on y était, à l’instant fulgurant de la capture. Mais l’instant est si bref qu’aussitôt, on en doute. Ai-je imaginé ça? Plus rien; immobilité totale. Le faux pêcheur est d’autant plus désemparé qu’il n’a pas de canne en main pour taquiner la proie. Il ne lui reste plus qu’à examiner l’installation de plus près.

Le secret de l’illusion n’est pas immédiatement évident, mais il n’est pas dissimulé. Un bout de ligne à pêche émerge discrètement le long du bord arrière du bassin. En la suivant du regard, on constate qu’elle descend jusqu’à un petit moteur électrique fixé au sol derrière la table. Sasha nous expliquera plus tard qu’il s’agit d’un petit moteur programmable, comme ceux des imprimantes ou des scanneurs, qui actionne une tige à laquelle la ligne est attachée. Il n’y a donc pas de poisson au fond de ces quelques centimètres d’eau. Mais il y a bel et bien une prise : le spectateur excité par un stimulus insignifiant est tout autant victime de sa programmation neuronale qu’un chat qui se comporte en chasseur devant un brin de ficelle de laine.

Un deuxième thème de cette exposition est le camouflage. Les deux murs qui se font face au milieu de la galerie servent à exposer des créations qui, tout en ayant l’air de motifs de camouflage classiques, sont en même temps autre chose. Le camouflage est censé servir à cacher le fait qu’on se cache. Mais voici qu’il devient une façon d’exprimer le paysage ou d’afficher notre présence au paysage.

Pendant au mur et se déroulant jusque sur le sol, on voit une large bande de toile de canevas à motif de camouflage, longue de plusieurs mètres et munie d’œillets métalliques pour qu’elle puisse servir de bâche. C’est comme si cette toile déroulante nous invitait à recouvrir l’espace entier de la galerie pour superposer la nature sur la structure. On y aperçoit des feuilles de chêne brunes, des cocottes de pin, des branches de pin rouge, des troncs de jeune bouleau et des bleuets. Il s’agit d’un motif que Sasha Phipps a conçu et nommé « Rocky Oak and Blueberries », un nom qu’il a choisi pour son assonance avec « Mossy Oak », un motif de camouflage bien connu dans le commerce.

L’autre bande de toile est drapée sur une structure carrée au plancher près du mur d’en face et attachée à des pierres, comme pour empêcher que le vent l’emporte. Ce motif-ci, l’artiste l’a nommé « Slag and Cattails ». On distingue des quenouilles, des feuilles de chêne vertes, des herbes qui ressemblent un peu à du blé et des morceaux de slague, ces roches noires qui sont les résidus des affineries minières. (Les jolis termes français crasse et crassiers sont peu connus dans la région; c’est dommage.) Tous ces éléments visuels sont extraits de photographies que Sasha Phipps a prises dans les environs de Sudbury.

Si on n’est pas chasseur, on ne sait peut-être pas qu’il existe dans le commerce quelques motifs de camouflage « classiques », nommés Mossy Oak, Real Tree, God’s Country, etc. L’artiste s’en est inspiré pour créer quelque chose qui leur ressemble. Toutefois, par l’utilisation d’images tirées de l’environnement naturel de la région de Sudbury, il confère au camouflage une fonction identitaire, ou à tout le moins un effet de mode, comme les motifs de camouflage apparaissant parfois dans la mode vestimentaire populaire. Le camouflage acquiert donc ici une fonction seconde qui l’écarte de sa fonction première, qui est de créer dans le paysage une illusion d’absence. Ici, il sert plutôt à exprimer la reconnaissance du paysage, à le faire voir d’un nouvel œil appréciatif en agençant esthétiquement quelques éléments emblématiques de la forêt mixte boréale. Sudbury peut désormais se targuer d’avoir ses propres motifs de camouflage uniques et représentatifs de la région.

Non loin, pendues au mur sur des crochets en bois, il y a trois casquettes à palettes, à motifs de camouflage elles aussi. Une de celles-ci est destinée aux pêcheurs. Idée neuve : qui eut cru qu’un pêcheur aurait intérêt à se cacher du poisson? L’idée est amusante et, en effet, un trait d’humour s’y ajoute : sur le dessous d’une des palettes, on remarque le fameux « doré bleu » dont il sera question dans la prochaine composante de l’exposition. Le pêcheur n’a qu’à lever les yeux pour l’apercevoir : près des yeux, près du cœur!

Sasha Phipps raconte que l’idée d’explorer le motif du camouflage a germé lors de sa minirésidence à Sudbury dans le cadre du programme « Aller-retour » de la GNO. Mais il ne savait pas au départ qu’il était possible de faire fabriquer des casquettes à motifs de camouflage personnalisés. C’est en Angleterre qu’il a découvert une entreprise qui accepte de fabriquer en seulement quelques exemplaires des casquettes dont le client fournit le motif. (Mais attention, les Britanniques semblent avoir un petit tour de tête!) Pour leur part, les bâches à motif de camouflage ont été imprimées à l’Université d’Ottawa, où l’artiste travaille, à l’aide d’une grosse imprimante qui peut imprimer sur de la toile.

La dernière composante de l’exposition est celle qui donne son titre à l’exposition : « Se faire avoir comme un bleu ». Je me demandais pourquoi l’artiste a ressuscité cette expression peu usitée qui a ses origines dans le domaine militaire en France, jusqu’à ce que j’aperçoive le « bleu » en question, qui porte drôlement à confusion.

Accroché au mur du fond de la galerie, il y a un poisson grandeur nature, muni de deux très gros hameçons triples. Semble-t-il que ce genre de gros hameçon sert à pêcher le requin. Ce poisson en matière plastique reproduit parfaitement la forme d’un doré, mais si son ventre est de couleur or, son dos, lui, est bleu. C’est donc un « doré bleu »! Ce serait une prise rare, un trophée épatant. Pourtant, il n’est que le prélude à une capture encore plus impressionnante. Car de toute évidence, les hameçons font de lui un leurre servant à attraper bien plus gros et rare que lui.

Le doré bleu est fixé au mur très solidement, car de sa bouche s’étend une corde blanche qui traverse la galerie de biais pour atteindre une canne à pêche fixée au mur d’à côté. La canne est ployée sous la tension de la corde. Quelques quenouilles, toutes blanches pour se confondre avec les murs blancs de la galerie, complètent la scène. C’est donc que la nature se camoufle, comme pour passer inaperçue dans un local aux murs blancs. De son côté, le poisson-leurre accroché au mur, que personne n’a jamais aperçu dans la nature, fait pressentir du jamais vu.

On essaie d’imaginer le prédateur qui mordrait à pareille proie : toutes proportions gardées, il aurait la taille d’un humain adulte, au moins. Est-ce un lancer maladroit qui a emmêlé le leurre dans une végétation riveraine? Ou est-ce que la prise visée est bel et bien le mur de la galerie, comme pour attraper le local et tous les visiteurs qu’il contient? En tout cas, la scène est dynamique, empreinte d’une tension, d’une énergie, d’une quête dont la source et le but sont voilés de mystère ou… camouflés.

Voilà donc un aperçu d’une exposition qui procède par déplacement de réalités familières du vernaculaire de la pêche et de la chasse pour les faire percevoir d’une manière neuve. L’objet ou la situation subit un léger décalage qui ne semble pas altérer très profondément son usage ou sa fonction, mais qui pourtant renouvelle assez profondément sa signification. En empruntant au banal et à l’ordinaire, l’artiste conçoit des nouveautés à même un imaginaire concret. Ces objets sembleraient à leur place dans leur contexte d’origine, ailleurs que dans une galerie d’art, ce qui témoigne de l’appréciation respectueuse des réalités ainsi trafiquées. Il y a sourire en coin et bonne humeur dans ces attrapes sans nigauds. Se faire avoir comme un doré bleu, c’est sympathique.

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