Apparences trompeuses

« Se faire avoir comme un bleu / Hook, Line and Sinker »
Exposition de Sasha Phipps à la Galerie du Nouvel-Ontario, octobre 2016
Un texte d’accompagnement par Normand Renaud

Le camouflage, le leurre et la prise : trois réalités familières du milieu des pêcheurs et chasseurs sont en jeu dans cette exposition qui les renouvelle tout en les illustrant.

Je commente d’abord la composante de l’exposition qui m’a procuré le plaisir d’un instant de franche excitation. Dans un coin de la galerie près de l’entrée se trouve un bassin carré en acier inoxydable, rempli d’une eau sombre, monté sur quatre pattes en inox, de manière à placer le petit plan d’eau environ à la hauteur de la taille. Au centre de ce carré d’eau lisse flotte, immobile, une petite bouée conique orange-blanc-bleu : c’est le flotteur qu’utilise le pêcheur pour savoir quand le poisson mordille à l’appât. Une bande sonore de gouttes tombant dans l’eau à rythme lent achève de composer une ambiance paisible. Comme un gros plan photographique cerné d’un cadre métallique, cette image minimaliste capte joliment l’essentiel de l’expérience de la pêche à la ligne dormante. On replonge dans l’attente détendue et à peine attentive qui fait le plaisir du pêcheur. L’image est zen, pure, dépouillée. On la contemple, on s’y abandonne. Jusqu’à ce que, soudain…

Pour un bref instant électrisant, l’image s’anime! Ça mord! Le flotteur subit une toute petite secousse qui engendre une vaguelette circulaire et centrifuge, tout en produisant simultanément chez le spectateur une onde de choc dont l’intensité étonne. Le moment transmet avec une parfaite exactitude la sensation du pêcheur arraché de sa rêvasserie par la perspective d’une prise imminente. Même sans canne, ni appât, ni chaloupe, ni lac ou rivière, on se sent pourtant comme si on y était, à l’instant fulgurant de la capture. Mais l’instant est si bref qu’aussitôt, on en doute. Ai-je imaginé ça? Plus rien; immobilité totale. Le faux pêcheur est d’autant plus désemparé qu’il n’a pas de canne en main pour taquiner la proie. Il ne lui reste plus qu’à examiner l’installation de plus près.

Le secret de l’illusion n’est pas immédiatement évident, mais il n’est pas dissimulé. Un bout de ligne à pêche émerge discrètement le long du bord arrière du bassin. En la suivant du regard, on constate qu’elle descend jusqu’à un petit moteur électrique fixé au sol derrière la table. Sasha nous expliquera plus tard qu’il s’agit d’un petit moteur programmable, comme ceux des imprimantes ou des scanneurs, qui actionne une tige à laquelle la ligne est attachée. Il n’y a donc pas de poisson au fond de ces quelques centimètres d’eau. Mais il y a bel et bien une prise : le spectateur excité par un stimulus insignifiant est tout autant victime de sa programmation neuronale qu’un chat qui se comporte en chasseur devant un brin de ficelle de laine.

Un deuxième thème de cette exposition est le camouflage. Les deux murs qui se font face au milieu de la galerie servent à exposer des créations qui, tout en ayant l’air de motifs de camouflage classiques, sont en même temps autre chose. Le camouflage est censé servir à cacher le fait qu’on se cache. Mais voici qu’il devient une façon d’exprimer le paysage ou d’afficher notre présence au paysage.

Pendant au mur et se déroulant jusque sur le sol, on voit une large bande de toile de canevas à motif de camouflage, longue de plusieurs mètres et munie d’œillets métalliques pour qu’elle puisse servir de bâche. C’est comme si cette toile déroulante nous invitait à recouvrir l’espace entier de la galerie pour superposer la nature sur la structure. On y aperçoit des feuilles de chêne brunes, des cocottes de pin, des branches de pin rouge, des troncs de jeune bouleau et des bleuets. Il s’agit d’un motif que Sasha Phipps a conçu et nommé « Rocky Oak and Blueberries », un nom qu’il a choisi pour son assonance avec « Mossy Oak », un motif de camouflage bien connu dans le commerce.

L’autre bande de toile est drapée sur une structure carrée au plancher près du mur d’en face et attachée à des pierres, comme pour empêcher que le vent l’emporte. Ce motif-ci, l’artiste l’a nommé « Slag and Cattails ». On distingue des quenouilles, des feuilles de chêne vertes, des herbes qui ressemblent un peu à du blé et des morceaux de slague, ces roches noires qui sont les résidus des affineries minières. (Les jolis termes français crasse et crassiers sont peu connus dans la région; c’est dommage.) Tous ces éléments visuels sont extraits de photographies que Sasha Phipps a prises dans les environs de Sudbury.

Si on n’est pas chasseur, on ne sait peut-être pas qu’il existe dans le commerce quelques motifs de camouflage « classiques », nommés Mossy Oak, Real Tree, God’s Country, etc. L’artiste s’en est inspiré pour créer quelque chose qui leur ressemble. Toutefois, par l’utilisation d’images tirées de l’environnement naturel de la région de Sudbury, il confère au camouflage une fonction identitaire, ou à tout le moins un effet de mode, comme les motifs de camouflage apparaissant parfois dans la mode vestimentaire populaire. Le camouflage acquiert donc ici une fonction seconde qui l’écarte de sa fonction première, qui est de créer dans le paysage une illusion d’absence. Ici, il sert plutôt à exprimer la reconnaissance du paysage, à le faire voir d’un nouvel œil appréciatif en agençant esthétiquement quelques éléments emblématiques de la forêt mixte boréale. Sudbury peut désormais se targuer d’avoir ses propres motifs de camouflage uniques et représentatifs de la région.

Non loin, pendues au mur sur des crochets en bois, il y a trois casquettes à palettes, à motifs de camouflage elles aussi. Une de celles-ci est destinée aux pêcheurs. Idée neuve : qui eut cru qu’un pêcheur aurait intérêt à se cacher du poisson? L’idée est amusante et, en effet, un trait d’humour s’y ajoute : sur le dessous d’une des palettes, on remarque le fameux « doré bleu » dont il sera question dans la prochaine composante de l’exposition. Le pêcheur n’a qu’à lever les yeux pour l’apercevoir : près des yeux, près du cœur!

Sasha Phipps raconte que l’idée d’explorer le motif du camouflage a germé lors de sa minirésidence à Sudbury dans le cadre du programme « Aller-retour » de la GNO. Mais il ne savait pas au départ qu’il était possible de faire fabriquer des casquettes à motifs de camouflage personnalisés. C’est en Angleterre qu’il a découvert une entreprise qui accepte de fabriquer en seulement quelques exemplaires des casquettes dont le client fournit le motif. (Mais attention, les Britanniques semblent avoir un petit tour de tête!) Pour leur part, les bâches à motif de camouflage ont été imprimées à l’Université d’Ottawa, où l’artiste travaille, à l’aide d’une grosse imprimante qui peut imprimer sur de la toile.

La dernière composante de l’exposition est celle qui donne son titre à l’exposition : « Se faire avoir comme un bleu ». Je me demandais pourquoi l’artiste a ressuscité cette expression peu usitée qui a ses origines dans le domaine militaire en France, jusqu’à ce que j’aperçoive le « bleu » en question, qui porte drôlement à confusion.

Accroché au mur du fond de la galerie, il y a un poisson grandeur nature, muni de deux très gros hameçons triples. Semble-t-il que ce genre de gros hameçon sert à pêcher le requin. Ce poisson en matière plastique reproduit parfaitement la forme d’un doré, mais si son ventre est de couleur or, son dos, lui, est bleu. C’est donc un « doré bleu »! Ce serait une prise rare, un trophée épatant. Pourtant, il n’est que le prélude à une capture encore plus impressionnante. Car de toute évidence, les hameçons font de lui un leurre servant à attraper bien plus gros et rare que lui.

Le doré bleu est fixé au mur très solidement, car de sa bouche s’étend une corde blanche qui traverse la galerie de biais pour atteindre une canne à pêche fixée au mur d’à côté. La canne est ployée sous la tension de la corde. Quelques quenouilles, toutes blanches pour se confondre avec les murs blancs de la galerie, complètent la scène. C’est donc que la nature se camoufle, comme pour passer inaperçue dans un local aux murs blancs. De son côté, le poisson-leurre accroché au mur, que personne n’a jamais aperçu dans la nature, fait pressentir du jamais vu.

On essaie d’imaginer le prédateur qui mordrait à pareille proie : toutes proportions gardées, il aurait la taille d’un humain adulte, au moins. Est-ce un lancer maladroit qui a emmêlé le leurre dans une végétation riveraine? Ou est-ce que la prise visée est bel et bien le mur de la galerie, comme pour attraper le local et tous les visiteurs qu’il contient? En tout cas, la scène est dynamique, empreinte d’une tension, d’une énergie, d’une quête dont la source et le but sont voilés de mystère ou… camouflés.

Voilà donc un aperçu d’une exposition qui procède par déplacement de réalités familières du vernaculaire de la pêche et de la chasse pour les faire percevoir d’une manière neuve. L’objet ou la situation subit un léger décalage qui ne semble pas altérer très profondément son usage ou sa fonction, mais qui pourtant renouvelle assez profondément sa signification. En empruntant au banal et à l’ordinaire, l’artiste conçoit des nouveautés à même un imaginaire concret. Ces objets sembleraient à leur place dans leur contexte d’origine, ailleurs que dans une galerie d’art, ce qui témoigne de l’appréciation respectueuse des réalités ainsi trafiquées. Il y a sourire en coin et bonne humeur dans ces attrapes sans nigauds. Se faire avoir comme un doré bleu, c’est sympathique.


APPEL AUX ARTISTES : Nouveau Louvre 2016

Quand les premiers flocons de neige se heurtent au sol du Grand Sudbury, on sait que la saison des Fêtes ne se fera pas attendre longtemps! Et lorsque le mercure commence à plonger, les Sudburois qui sont passionnés des arts visuels savent aussi qu’on prépare le Nouveau Louvre à la Galerie du Nouvel-Ontario (GNO).

La GNO invite tous les artistes, de tous les genres et pratiquant tous les styles, d’exposer et mettre en vente leurs œuvres au Nouveau Louvre 2016. Que vous travaillez avec le fusain, la peinture à l’huile, l’argile, l’acrylique, le vitrail, peu importe! Nous serons très heureux d’accepter vos œuvres, les exposer sur nos murs et les proposer aux nombreux acheteurs qui fréquentent cet événement qui est devenu une véritable tradition sudburoise.

Le Nouveau Louvre est la plus importante activité de collecte de fonds de la GNO. Les œuvres au Nouveau Louvre seront toutes à vendre au prix unique de 200 $, dont 125 $ seront payés à l’artiste et 75 $ à la GNO.

Nous acceptons, dès aujourd’hui, jusqu’à deux (2) œuvres à la fois par artiste. Celles-ci seront exposées à la GNO du samedi 19 novembre au vendredi 23 décembre 2016.

Nous encourageons les artistes à nous apporter leurs œuvres le plus tôt possible, afin qu’on puisse bien les documenter et les ajouter au site web du Nouveau Louvre.

Apportez vos œuvres à la GNO (174, rue Elgin), d’ici le jeudi 17 novembre 2016. Les heures d’ouverture de la GNO sont de midi à 18 h les mardis, mercredis et samedis, et de midi à 19 h les jeudis et vendredis.

Pour de plus amples renseignements, n’hésitez pas de nous contacter.


#sefaireavoircommeunbleu

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Voilà quelques photos qui présentent le travail de l’artiste Sasha Phipps lors de son séjour de création à la GNO. On y voit l’évolution de son nouveau projet d’exposition Se faire avoir comme un bleu (Hook, Line, and Sinker).

Camouflage Sudbury #sefaireavoircommeunbleu #la_gno

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Poisson d’octobre // Catch of the day #sefaireavoircommeunbleu #la_gno

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Quenouilles? // Cattails? #sefaireavoircommeunbleu #la_gno

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Camouflage Sudbury x 2 #sefaireavoircommeunbleu #la_gno

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Quel chapeau! // What a hat! #la_gno #sefaireavoircommeunbleu #sudbury

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Trois chapeaux #sefaireavoircommeunbleu #la_gno #sudbury #galerie #gallery #art

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Gotcha! #sefaireavoircommeunbleu #la_gno #fishing #art #sudbury #sudbury #gallery #galerie #hooklineandsinker

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Papier et lumières sous la surface

Un texte d’accompagnement par Maty Ralph

Les histoires d’un monde souterrain secret nous ont toujours intrigués. Que ça soit Indiana Jones ou l’émission Planet Earth de la BBC, notre appétit pour le mystère sous la surface est reflété sans cesse dans les mondes de l’art et du divertissement. Dans Nouveaux Troglodytes, Philippe Blanchard nous apporte un peu plus loin en nous accordant un contexte dépourvu de narration où nous sommes encouragés à explorer nos fantaisies d’obscurité et de profondeur.

Ça commence avec les formes. Si les stalactites et stalagmites sont des choses banales aux yeux des spéléologues, elles représentent pour le commun des citadins un portail vers un monde qui active l’appel primordial à l’exploration. Blanchard sait comment faire appel à ce désir; il dose parfaitement la forme, la lumière et le paysage sonore. S’il nous offrait un excès de détails, le monde qu’il a créé risquerait d’être trop éclatant, trop vif et par conséquent, trop petit. Ainsi, il utilise les principes du minimalisme afin d’accorder au public les outils nécessaires pour créer eux-mêmes leur propre histoire.

Les mystères à l’époque moderne sont de plus en plus difficiles à trouver. Par exemple, nous pouvons maintenant analyser la topographie d’une lune de Jupiter grâce aux satellites, et soudainement la surface de la planète Terre nous semble, en comparaison, bien moins intéressante. Alors on s’aventure sous la surface, où l’ancien inconnu évite encore, pour le moment, le regard perçant de l’ère numérique.

Blanchard fait son appel le plus astucieux au contraste en dressant un lien entre le numérique et l’ésotérique. Il a construit un monde de pierre, de mousse et de noirceur avec que du papier, des pixels et de la lumière. Alors que les cônes animés clignotent et bourdonnent, et que les paysages sonores électroniques résonnent et se répercutent, l’espace est enveloppé d’un joyeux brouillard de contradictions. Un hybride avenir/histoire est formé, où les apparences sont trompeuses et la seule certitude qui demeure est la conviction qu’on se retrouve loin de la surface.

Et c’est là que, secrètement, nous voulons être : où la puissance des mystères n’est pas diminuée puisqu’on n’arrive pas encore à les résoudre.

Après tout, nous croyons que la caverne fut le lieu de naissance de l’art. Les premières galeries se retrouvent dans le monde souterrain, où les images sur les murs cherchaient à comprendre le monde à l’extérieur, un monde où tous les phénomènes échappaient encore à l’explication et où tout était encore extraordinairement énigmatique.

Maintenant, à l’époque de l’information, la galerie se doit d’accueillir la caverne. Nouveaux Troglodytes est un retour passionné vers le genre d’espace où nous pouvons, une fois encore, explorer les incalculables derniers secrets du monde moderne.

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Maty Ralph aime vous parler de l’art. Il est toujours à la recherche de nouvelles aventures qui mettront à défi les hauteurs de l’imaginaire.


Saison 2016-2017

ALLERS-RETOURS

Les allers-retours peuvent prendre une variété de formes. Que ça soit un voyage dans le temps, l’exploration d’un paysage, le jeu entre jour et nuit, le retour aux origines ou tout simplement le va-et-vient d’une conversation, chaque artiste de la Saison 2016-2017 de la GNO nous présente le fruit de leur parcours, le résultat de leur aller-retour.

En plus des considérations thématiques de sa programmation, l’idée des allers-retours s’accorde bien avec le genre de projet que la GNO coordonne. Depuis son 20e anniversaire en 2015-2016, la GNO encourage les artistes à mener des voyages de prospection et des séjours de création en amont de leurs expositions. Ainsi, les projets que présente la GNO sont souvent créés en réaction aux particularités du paysage local.
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01 Philippe Blanchard

NOUVEAUX TROGLODYTES
PHILIPPE BLANCHARD

11 août au 24 septembre 2016

Le travail de l’artiste Philippe Blanchard cherche à réinvestir l’animation de son caractère fondamentalement merveilleux et magique. Avec ses stalagmites et stalactites éclairées par stroboscopes et projecteurs, Nouveaux Troglodytes transformera la galerie en un espace animé et psychédélique faisant un lien entre le passé lointain et le futur.
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02 Sasha Phipps Option2

SE FAIRE AVOIR COMME UN BLEU (Hook, Line and Sinker)
SASHA PHIPPS

7 octobre au 5 novembre 2016

L’artiste Sasha Phipps explore et réinterprète les cultures dites « vernaculaires ». À la GNO, il compte faire l’installation et la mise en scène d’un paysage inspiré des rives du lac Ramsey. Certaines surfaces seront couvertes de motifs originaux de camouflage, spécifiques à la région et composés à partir de photos du paysage local.
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nlouvre-2016

LE NOUVEAU LOUVRE
19 novembre au 23 décembre 2016

Chaque année, nous sommes étonnés de la qualité des œuvres soumises au Nouveau Louvre. Un événement phare de la saison des Fêtes à Sudbury, cette vente d’art incontournable présente le travail d’artistes visuels de tous les genres. Chaque morceau d’art au Nouveau Louvre sera à vendre au prix modique de 200$.
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04 Juan Ortiz-Apuy

OUT OF THIS LIGHT, INTO THIS SHADOW
JUAN ORTIZ-APUY

10 février au 8 mars 2017

Avec les techniques du collage et de l’assemblage, Juan Ortiz-Apuy explore le concept du Junkspace : une extension de la notion de la malbouffe qui s’applique à la totalité de notre environnement construit. Le paysage sculptural animé qui en résulte met en scène des « personnages » absurdes qui font référence à l’histoire de l’art et au langage du design.
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LE HOMECOMING
JENNA DAWN MACLELLAN

17 mars au 5 mai 2017

Par l’entremise de l’autofiction, le projet de jenna dawn maclellan aborde les défis de la vie quotidienne dans le Nord, tels qu’ils ont été révélés par son propre retour en Ontario. Ses œuvres illustreront ainsi les stratégies de survie ludiques qu’elle a développées afin de se défendre contre chacune des quatre saisons.
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06 Linklater Nebenionquit Naponse

CONSTELLATED __________ TALK
TANYA LUKIN LINKLATER, DARLENE NAPONSE, DEANNA NEBENIONQUIT

2 au 30 juin 2017

Ce projet collaboratif sera élaboré à partir d’une série de conversations entre Tanya Lukin Linklater, Darlene Naponse et Deanna Nebenionquit. Elles exploreront, entre autres, ce que signifie être « sur le terrain » en tant qu’artistes autochtones dans le Nord de l’Ontario et comment faire pour élargir l’espace conceptuelle autochtone sur le plan des institutions.


L’Église du Moi

Réflexions sur « La Fugue » de Geneviève Thauvette
Un texte d’accompagnement par Lara Bradley

Une tombe. Un tunnel. Un utérus.

Un garçon blond court, s’élance et y glisse à pieds de bas en criant, en riant. Il se précipite devant les adultes, devant l’assortiment d’objets souvenirs qui longent l’extérieur de la structure blanche oblongue ― photo d’écolier encadrée, fleurs artificielles, béquille, crucifix, masque d’ours, boule de disco, animal en peluche, trophée ― pour s’engouffrer de nouveau entre ses parois étincelantes, illuminées par des guirlandes de lumières qui s’allument en rapide succession d’un bout à l’autre, puis dans le sens inverse. Il se dépêche, il n’est aucunement effarouché par cet art.

Nous, les adultes, nous hésitons devant le portail de l’installation. Nous sommes tracassés par l’impression d’être un enfant arrivé en retard à l’église (ah, mais quelle église!) qui ne veut pas sortir de la pénombre du vestibule. Nous n’osons pas marcher sur le plancher miroitant, avancer au milieu de toute cette lumière, devenir le centre de l’attention.

Pour une fraction de seconde, je me retrouve dans ma classe de chimie à l’école secondaire où je jouais avec des perles de mercure toxique sur la surface noire de mon pupitre. Je les tassais ensemble pour former une grosse goutte que je piquais ensuite pour la voir éclater en gouttelettes. Que devenaient les gouttelettes perdues qui fuyaient par les fentes? Serait-ce ici la mare formée par tous ces éclats de mercure perdus? Non, ce sont plutôt les parois en Mylar d’une installation de culture que j’ai visitée dans ma vingtaine. Je sens la chaleur des lumières reflétée par ses parois argentées et je respire les relents des plants de pot en écoutant mon copain m’expliquer ses plans grandioses, avant leur dénouement malheureux.

Cette installation a une odeur. Ce n’est pas celle des plants de pot, mais elle lui ressemble : le musc humide de la feuille de plant de tomate mélangée à la betterave, au pollen, au chèvrefeuille, au champignon, à l’encens et au bois d’église. C’est un parfum que l’artiste, Geneviève Thauvette, vaporise dans l’air pendant la nuit. À la manière de Tom Robbins et de son Jitterbug Perfume, elle l’a conçu en tentant de capter une impression de décomposition et de décadence, de mortalité et de transcendance.

Le garçon blond s’élance de nouveau.

Nous les adultes, nous y allons plus lentement. D’abord, en nous penchant pour franchir l’entrée (si nous sommes grands) sous le crâne fixé parmi les fleurs. Puis, avec réticence, nous tombons à genoux pour y avancer en rampant, gênés dans notre peau d’adulte.

Lors du vernissage, il y a trop de bruit pour qu’on puisse entendre les rires et les applaudissements enregistrés qui tintent dans le tunnel. Mais on sent dans nos os un bourdonnement grave tandis que le son de la fugue de l’Amen de Mozart s’élève et s’affaiblit, la lecture de l’enregistrement se faisant d’abord normalement, ensuite en marche arrière. Certains d’entre nous sont couchés sur le dos et voient leur reflet fragmenté, perdu parmi les éclats de lumière colorée. En quittant le tunnel, nous nous apercevons brièvement ― à peine une bribe d’image de soi-même en mouvement ― dans une vidéo projetée au mur avec un léger décalage temporel, encadrée par un rideau de filaments argentés digne d’une émission de jeux télévisés.

Hé, toi. C’est toi, le centre de tout ça, dans cette église du Moi érigée par Thauvette en joyeuse dérision de nos âmes modernes égocentriques repliées sur nos autoportraits photographiques. (Il y a aussi dans le mélange des mythes grecs, comme Narcisse et Écho, que je commenterai ci-après.) L’expérience qu’on y fait est comme un « bonbon pétillant pour l’épiphyse » : elle est électrisante, édulcorée et éphémère. C’est la même excitation intime que l’on éprouve lorsqu’on fait sur Google la recherche de son propre nom, qu’on s’aperçoit au téléviseur à l’épicerie, ou qu’on accumule des « j’aime » après avoir affiché en ligne une nouvelle photo de profil.

Moi. Me voici qui m’amuse. (Même si nous nous sommes disputés en nous rendant à la galerie et que nous n’avions rien à nous dire en dînant ensemble, tant nous étions absorbés par nos téléphones.) Mais vois comment nous dévorons goulûment notre repas d’Instagram. Vois. Moi. Toi. Heureux! Pas juste heureux, mais émoticônement heureux!

Lors du vernissage, Thauvette papillonne d’une personne à l’autre, un appareil photo pendu à son cou. Sa beauté est frappante, comme si elle incarnait son œuvre.

Ses jambes sont comme celles d’un fauteuil rococo, minces et galbées dans des collants blancs qui aboutissent à de mignons souliers blancs agencés, élégants et ornementés. (Plus tard, j’apprendrai qu’elle est accro du rococo.)

Je ne remarque pas les pointes bleutées de ses cheveux avant le lendemain, quand nous marchons au soleil à la recherche d’un café. Elle commande un triple espresso avec du lait chaud au chocolat. Un triple. Son choix m’inquiète, car déjà elle semble vibrer dans une sphère transcendante d’énergie, de mots et d’idées qui lui tournent autour de la tête comme des abeilles et que ses mains saisissent hardiment en plein vol.

Bien qu’elle soit jeune, au seuil de la trentaine, elle n’est pas novice en matière d’art et de milieux artistiques. La création d’installations est un aspect de son art, mais elle s’est d’abord adonnée à la photographie. Ses photos ont été exposées partout au monde, notamment au festival Media Arts au Japon, au International Arts Festival de Perth en Australie, et aux 6e Jeux de la Francophonie à Beirut, où elle a remporté la médaille d’or pour le Canada. Vous pouvez aussi trouver sa série « Les quintuplées Dionne » au Musée canadien de l’histoire.

Des installations de Thauvette ont aussi été présentées dans le cadre de l’événement Nuit blanche à Ottawa. Semblables à « La Fugue », elles jouaient aussi sur les idées de la mort, de la culture populaire, de la célébrité et du moi.

Il y a eu l’aérostat blanc attaché à un édifice sous lequel des nuages de fumée s’élevaient et où on lisait les mots « The World is Yours ». C’était inspiré du film Scarface. Dans une scène de ce film, Al Pacino voit passer un dirigeable noir où ces mots sont inscrits, puis tout vire au vinaigre.

« Technical Difficulties: On Air and Other Disasters » était une installation qui ressemblait à une cabine d’avion. Dans celle-ci, il y avait la dichotomie entre des scènes d’écrasement d’avion projetées en silence et une bande audio composée de vrais enregistrements des dernières minutes de communication de pilotes.

Il y a eu aussi « Cake is Freedom », la fois où Thauvette s’est costumée en Marie-Antoinette aux yeux bandés en pleine splendeur rococo, dressée dans un gâteau de fête tout en chantant la Marseillaise. Celle-là jouait sur plusieurs thèmes, dont la peur de chanter en public. Cette performance a fait l’objet d’un documentaire tourné par Radio-Canada.

« Mon ami rit de moi et dit que je suis rococo. C’est ma période préférée de l’histoire. Comme ce tableau où l’on voit une fille sur une balançoire et quelqu’un qui regarde sous sa jupe. J’aime le détail et j’aime le sens symbolique. »

« La Fugue » puise son origine dans l’appréciation qu’a Thauvette pour les églises et les sites commémoratifs, comme ceux qu’on voit au bord de la route après un accident, ou à l’extérieur de la maison luxueuse d’une vedette après une overdose.

« J’aime cette expression spontanée de sympathie et d’empathie qui s’affiche si ouvertement en public. C’est quelque chose de très profond et primal et inconscient, explique-t-elle. Parfois, les gens le font pour quelqu’un qu’ils ne connaissent pas personnellement, comme une vedette. Ils le font pour dire au monde qu’ils ont mal, qu’ils ressentent quelque chose. Ça ne parle pas de la personne qui est morte. »

L’époque dans laquelle nous vivons est dominée par le moi et le « culte du moi », dit-elle. L’oxygène qui nourrit les flammes de l’autopromotion a été fourni par les médias sociaux. Parallèlement, pour plusieurs, la religion est devenue désuète. Puisqu’on a déclaré que « Dieu est mort », est-ce que nous nous empressons de combler le vide avec… nous-mêmes?

« Le moi et le culte du moi que nous vivons actuellement, c’est une période très intéressante de notre société. À quoi nous rattachons-nous? Qu’est-ce que la communauté? L’homme ne peut pas exister sans religion, mais vu l’état de la religion de nos jours, où est notre exutoire? Dans notre quête de sens, nous nous sommes tournés vers nous-mêmes, je suppose », dit-elle.

En tant que société, nous canalisons notre vanité tout en la mélangeant avec notre besoin de quelque chose de plus élevé. Donc, une nouvelle religion est en gestation et nous sommes au cœur de ça, dit-elle.

« Toute cette énergie profonde qui est liée au divin et à l’inconnu se déverse dans les selfies et les hashtags, dit Thauvette. Je vois l’importance de ça, mais c’est sans profondeur. »

« La Fugue » est un tunnel, oui, mais c’est peut-être aussi un corridor menant à un autel. Son entrée a vaguement la forme d’une nef gothique, dit-elle. Mais la structure ressemble aussi un peu à un tombeau. Le tunnel « rétrécit » : plus large à un bout, il devient graduellement plus étroit à l’autre bout, ce qui oblige les gens à se mettre à genoux pour en sortir.

« Il y a cette piété forcée. Les gens se regardent eux-mêmes, comme Narcisse qui tombe en amour avec soi-même », dit-elle.

Écho entre aussi en jeu, grâce à la fugue de l’Amen de Mozart. Bien qu’il y ait plusieurs variations de ce mythe, dans une version, la nymphe Écho s’éprend d’un jeune homme nommé Narcisse qui n’aime que lui-même (et qui finit par s’étioler en fixant du regard son propre reflet dans une mare). En plus de son amour pour Narcisse, l’autre erreur fatale d’Écho est le plaisir qu’elle prend à entendre sa propre voix et à parler. Donc, ayant suscité la colère du dieu Juno, Écho est condamnée et ne peut que répéter ce que disent les autres.

« Une fugue est une composition musicale où les voix sont répétées, ce qui se rapporte au mythe d’Écho. Condamnée à ne jamais avoir de voix; elle ne peut que répéter. Donc, ce qu’elle dit est futile et vide de sens. C’est essentiellement le retweet en mythologie », ajoute Thauvette.

Mozart considérait cette fugue comme son chant funèbre. Il avait l’impression que ce serait sa dernière création, dit-elle. Dans cette installation, on l’entend jusqu’à la fin, puis on l’entend à reculons. Donc, la trame audio a son propre miroir, tout comme d’autres éléments de l’installation.

En plus de la fugue, on entend dans le tunnel le son de rires et d’applaudissements, ce qui a rapport avec notre désir d’être appréciés et aimés, ainsi qu’un lourd son grave, une « présence audible » qui pèse sur toute la salle. Thauvette voulait que les spectateurs ressentent les vibrations « à un niveau plus profond », tout en rampant à quatre pattes vers la sortie.

Le dernier élément de l’installation est son parfum, conçu pour suggérer la décomposition et la décadence, ainsi que les souvenirs d’église.

« Nous avons remplacé Dieu par cette ridicule obsession du moi. Je vois l’ironie dans le fait que j’en parle avec toi maintenant. Nous parlons juste de moi et de cette pièce d’art. Être simplement une artiste solitaire, c’est une occupation très nombriliste, dit Thauvette. Ma mère a dévoué sa vie professionnelle à des enfants qui sont incapables de la remercier. Moi, je suis là à fabriquer des tunnels fantaisistes qui essaient d’exprimer une idée nébuleuse, alors qu’elle essaie d’améliorer la société de façon tangible. »

Pour Thauvette, l’impression de produire du tangible lui vient des personnes qu’elle voit en interaction avec son art et qui en retirent quelque chose. La réaction du petit garçon blond a fait toute la différence.

« J’ai vraiment épaté ce petit garçon. C’est pour ça qu’on fait de l’art. L’art peut être sérieux et sobre, mais mon cœur est ailleurs. Je veux que ce soit un peu festif », dit Thauvette.

Je reviens plus tard alors qu’il n’y a plus foule. Des gens ont laissé d’autres objets souvenirs et ont écrit sur la tombe au crayon-feutre. Maintenant, il ressemble un peu à un immense plâtre pour un bras cassé.

Rémi était ici. Kanye West aussi. Cool.

Couchée sous le spectacle des lumières, je me souviens de la croix rapportée des funérailles de mon beau-père que j’ai trouvée dans une boîte chez ma mère. Nous nous demandions quoi en faire. Où peut-on mettre une telle croix, ailleurs que dans une boîte-à-conserver-à-jamais, lorsqu’on ne sent plus que c’est approprié de l’accrocher à un mur? Faudrait-il la ranger près de cette tombe avec toutes les autres parcelles de souvenirs et de possessions?

J’entends le bruit des applaudissements enregistrés et je pense qu’il est si facile d’obliger les gens à applaudir. La plupart du temps, lorsqu’on applaudit, c’est sous l’effet conjugué de la pression des pairs et de la politesse.

Je sens une pression qui pèse sur ma poitrine. Cette sensation a commencé ce matin et n’a pas diminué depuis. J’imagine le pire : je pourrais faire une crise cardiaque ici même, en ce moment même. Que ce serait merveilleusement poétique! Et que c’est narcissique de ma part d’imaginer ma mort dans cette minicathédrale de la pop culture, dans cette église miroitante à la disco dédiée au culte du moi.

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Ce texte d’accompagnement est commandité par l’Université Laurentienne.

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