#sefaireavoircommeunbleu

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Voilà quelques photos qui présentent le travail de l’artiste Sasha Phipps lors de son séjour de création à la GNO. On y voit l’évolution de son nouveau projet d’exposition Se faire avoir comme un bleu (Hook, Line, and Sinker).

Camouflage Sudbury #sefaireavoircommeunbleu #la_gno

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Poisson d’octobre // Catch of the day #sefaireavoircommeunbleu #la_gno

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Quenouilles? // Cattails? #sefaireavoircommeunbleu #la_gno

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Camouflage Sudbury x 2 #sefaireavoircommeunbleu #la_gno

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Quel chapeau! // What a hat! #la_gno #sefaireavoircommeunbleu #sudbury

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Trois chapeaux #sefaireavoircommeunbleu #la_gno #sudbury #galerie #gallery #art

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Gotcha! #sefaireavoircommeunbleu #la_gno #fishing #art #sudbury #sudbury #gallery #galerie #hooklineandsinker

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Papier et lumières sous la surface

Un texte d’accompagnement par Maty Ralph

Les histoires d’un monde souterrain secret nous ont toujours intrigués. Que ça soit Indiana Jones ou l’émission Planet Earth de la BBC, notre appétit pour le mystère sous la surface est reflété sans cesse dans les mondes de l’art et du divertissement. Dans Nouveaux Troglodytes, Philippe Blanchard nous apporte un peu plus loin en nous accordant un contexte dépourvu de narration où nous sommes encouragés à explorer nos fantaisies d’obscurité et de profondeur.

Ça commence avec les formes. Si les stalactites et stalagmites sont des choses banales aux yeux des spéléologues, elles représentent pour le commun des citadins un portail vers un monde qui active l’appel primordial à l’exploration. Blanchard sait comment faire appel à ce désir; il dose parfaitement la forme, la lumière et le paysage sonore. S’il nous offrait un excès de détails, le monde qu’il a créé risquerait d’être trop éclatant, trop vif et par conséquent, trop petit. Ainsi, il utilise les principes du minimalisme afin d’accorder au public les outils nécessaires pour créer eux-mêmes leur propre histoire.

Les mystères à l’époque moderne sont de plus en plus difficiles à trouver. Par exemple, nous pouvons maintenant analyser la topographie d’une lune de Jupiter grâce aux satellites, et soudainement la surface de la planète Terre nous semble, en comparaison, bien moins intéressante. Alors on s’aventure sous la surface, où l’ancien inconnu évite encore, pour le moment, le regard perçant de l’ère numérique.

Blanchard fait son appel le plus astucieux au contraste en dressant un lien entre le numérique et l’ésotérique. Il a construit un monde de pierre, de mousse et de noirceur avec que du papier, des pixels et de la lumière. Alors que les cônes animés clignotent et bourdonnent, et que les paysages sonores électroniques résonnent et se répercutent, l’espace est enveloppé d’un joyeux brouillard de contradictions. Un hybride avenir/histoire est formé, où les apparences sont trompeuses et la seule certitude qui demeure est la conviction qu’on se retrouve loin de la surface.

Et c’est là que, secrètement, nous voulons être : où la puissance des mystères n’est pas diminuée puisqu’on n’arrive pas encore à les résoudre.

Après tout, nous croyons que la caverne fut le lieu de naissance de l’art. Les premières galeries se retrouvent dans le monde souterrain, où les images sur les murs cherchaient à comprendre le monde à l’extérieur, un monde où tous les phénomènes échappaient encore à l’explication et où tout était encore extraordinairement énigmatique.

Maintenant, à l’époque de l’information, la galerie se doit d’accueillir la caverne. Nouveaux Troglodytes est un retour passionné vers le genre d’espace où nous pouvons, une fois encore, explorer les incalculables derniers secrets du monde moderne.

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Maty Ralph aime vous parler de l’art. Il est toujours à la recherche de nouvelles aventures qui mettront à défi les hauteurs de l’imaginaire.


Saison 2016-2017

ALLERS-RETOURS

Les allers-retours peuvent prendre une variété de formes. Que ça soit un voyage dans le temps, l’exploration d’un paysage, le jeu entre jour et nuit, le retour aux origines ou tout simplement le va-et-vient d’une conversation, chaque artiste de la Saison 2016-2017 de la GNO nous présente le fruit de leur parcours, le résultat de leur aller-retour.

En plus des considérations thématiques de sa programmation, l’idée des allers-retours s’accorde bien avec le genre de projet que la GNO coordonne. Depuis son 20e anniversaire en 2015-2016, la GNO encourage les artistes à mener des voyages de prospection et des séjours de création en amont de leurs expositions. Ainsi, les projets que présente la GNO sont souvent créés en réaction aux particularités du paysage local.
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01 Philippe Blanchard

NOUVEAUX TROGLODYTES
PHILIPPE BLANCHARD

11 août au 24 septembre 2016

Le travail de l’artiste Philippe Blanchard cherche à réinvestir l’animation de son caractère fondamentalement merveilleux et magique. Avec ses stalagmites et stalactites éclairées par stroboscopes et projecteurs, Nouveaux Troglodytes transformera la galerie en un espace animé et psychédélique faisant un lien entre le passé lointain et le futur.
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02 Sasha Phipps Option2

SE FAIRE AVOIR COMME UN BLEU (Hook, Line and Sinker)
SASHA PHIPPS

7 octobre au 5 novembre 2016

L’artiste Sasha Phipps explore et réinterprète les cultures dites « vernaculaires ». À la GNO, il compte faire l’installation et la mise en scène d’un paysage inspiré des rives du lac Ramsey. Certaines surfaces seront couvertes de motifs originaux de camouflage, spécifiques à la région et composés à partir de photos du paysage local.
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nlouvre-2016

LE NOUVEAU LOUVRE
19 novembre au 23 décembre 2016

Chaque année, nous sommes étonnés de la qualité des œuvres soumises au Nouveau Louvre. Un événement phare de la saison des Fêtes à Sudbury, cette vente d’art incontournable présente le travail d’artistes visuels de tous les genres. Chaque morceau d’art au Nouveau Louvre sera à vendre au prix modique de 200$.
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04 Juan Ortiz-Apuy

OUT OF THIS LIGHT, INTO THIS SHADOW
JUAN ORTIZ-APUY

10 février au 8 mars 2017

Avec les techniques du collage et de l’assemblage, Juan Ortiz-Apuy explore le concept du Junkspace : une extension de la notion de la malbouffe qui s’applique à la totalité de notre environnement construit. Le paysage sculptural animé qui en résulte met en scène des « personnages » absurdes qui font référence à l’histoire de l’art et au langage du design.
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GNO-Homecoming-Banner-jdm

LE HOMECOMING
JENNA DAWN MACLELLAN

17 mars au 5 mai 2017

Par l’entremise de l’autofiction, le projet de jenna dawn maclellan aborde les défis de la vie quotidienne dans le Nord, tels qu’ils ont été révélés par son propre retour en Ontario. Ses œuvres illustreront ainsi les stratégies de survie ludiques qu’elle a développées afin de se défendre contre chacune des quatre saisons.
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06 Linklater Nebenionquit Naponse

CONSTELLATED __________ TALK
TANYA LUKIN LINKLATER, DARLENE NAPONSE, DEANNA NEBENIONQUIT

2 au 30 juin 2017

Ce projet collaboratif sera élaboré à partir d’une série de conversations entre Tanya Lukin Linklater, Darlene Naponse et Deanna Nebenionquit. Elles exploreront, entre autres, ce que signifie être « sur le terrain » en tant qu’artistes autochtones dans le Nord de l’Ontario et comment faire pour élargir l’espace conceptuelle autochtone sur le plan des institutions.


L’Église du Moi

Réflexions sur « La Fugue » de Geneviève Thauvette
Un texte d’accompagnement par Lara Bradley

Une tombe. Un tunnel. Un utérus.

Un garçon blond court, s’élance et y glisse à pieds de bas en criant, en riant. Il se précipite devant les adultes, devant l’assortiment d’objets souvenirs qui longent l’extérieur de la structure blanche oblongue ― photo d’écolier encadrée, fleurs artificielles, béquille, crucifix, masque d’ours, boule de disco, animal en peluche, trophée ― pour s’engouffrer de nouveau entre ses parois étincelantes, illuminées par des guirlandes de lumières qui s’allument en rapide succession d’un bout à l’autre, puis dans le sens inverse. Il se dépêche, il n’est aucunement effarouché par cet art.

Nous, les adultes, nous hésitons devant le portail de l’installation. Nous sommes tracassés par l’impression d’être un enfant arrivé en retard à l’église (ah, mais quelle église!) qui ne veut pas sortir de la pénombre du vestibule. Nous n’osons pas marcher sur le plancher miroitant, avancer au milieu de toute cette lumière, devenir le centre de l’attention.

Pour une fraction de seconde, je me retrouve dans ma classe de chimie à l’école secondaire où je jouais avec des perles de mercure toxique sur la surface noire de mon pupitre. Je les tassais ensemble pour former une grosse goutte que je piquais ensuite pour la voir éclater en gouttelettes. Que devenaient les gouttelettes perdues qui fuyaient par les fentes? Serait-ce ici la mare formée par tous ces éclats de mercure perdus? Non, ce sont plutôt les parois en Mylar d’une installation de culture que j’ai visitée dans ma vingtaine. Je sens la chaleur des lumières reflétée par ses parois argentées et je respire les relents des plants de pot en écoutant mon copain m’expliquer ses plans grandioses, avant leur dénouement malheureux.

Cette installation a une odeur. Ce n’est pas celle des plants de pot, mais elle lui ressemble : le musc humide de la feuille de plant de tomate mélangée à la betterave, au pollen, au chèvrefeuille, au champignon, à l’encens et au bois d’église. C’est un parfum que l’artiste, Geneviève Thauvette, vaporise dans l’air pendant la nuit. À la manière de Tom Robbins et de son Jitterbug Perfume, elle l’a conçu en tentant de capter une impression de décomposition et de décadence, de mortalité et de transcendance.

Le garçon blond s’élance de nouveau.

Nous les adultes, nous y allons plus lentement. D’abord, en nous penchant pour franchir l’entrée (si nous sommes grands) sous le crâne fixé parmi les fleurs. Puis, avec réticence, nous tombons à genoux pour y avancer en rampant, gênés dans notre peau d’adulte.

Lors du vernissage, il y a trop de bruit pour qu’on puisse entendre les rires et les applaudissements enregistrés qui tintent dans le tunnel. Mais on sent dans nos os un bourdonnement grave tandis que le son de la fugue de l’Amen de Mozart s’élève et s’affaiblit, la lecture de l’enregistrement se faisant d’abord normalement, ensuite en marche arrière. Certains d’entre nous sont couchés sur le dos et voient leur reflet fragmenté, perdu parmi les éclats de lumière colorée. En quittant le tunnel, nous nous apercevons brièvement ― à peine une bribe d’image de soi-même en mouvement ― dans une vidéo projetée au mur avec un léger décalage temporel, encadrée par un rideau de filaments argentés digne d’une émission de jeux télévisés.

Hé, toi. C’est toi, le centre de tout ça, dans cette église du Moi érigée par Thauvette en joyeuse dérision de nos âmes modernes égocentriques repliées sur nos autoportraits photographiques. (Il y a aussi dans le mélange des mythes grecs, comme Narcisse et Écho, que je commenterai ci-après.) L’expérience qu’on y fait est comme un « bonbon pétillant pour l’épiphyse » : elle est électrisante, édulcorée et éphémère. C’est la même excitation intime que l’on éprouve lorsqu’on fait sur Google la recherche de son propre nom, qu’on s’aperçoit au téléviseur à l’épicerie, ou qu’on accumule des « j’aime » après avoir affiché en ligne une nouvelle photo de profil.

Moi. Me voici qui m’amuse. (Même si nous nous sommes disputés en nous rendant à la galerie et que nous n’avions rien à nous dire en dînant ensemble, tant nous étions absorbés par nos téléphones.) Mais vois comment nous dévorons goulûment notre repas d’Instagram. Vois. Moi. Toi. Heureux! Pas juste heureux, mais émoticônement heureux!

Lors du vernissage, Thauvette papillonne d’une personne à l’autre, un appareil photo pendu à son cou. Sa beauté est frappante, comme si elle incarnait son œuvre.

Ses jambes sont comme celles d’un fauteuil rococo, minces et galbées dans des collants blancs qui aboutissent à de mignons souliers blancs agencés, élégants et ornementés. (Plus tard, j’apprendrai qu’elle est accro du rococo.)

Je ne remarque pas les pointes bleutées de ses cheveux avant le lendemain, quand nous marchons au soleil à la recherche d’un café. Elle commande un triple espresso avec du lait chaud au chocolat. Un triple. Son choix m’inquiète, car déjà elle semble vibrer dans une sphère transcendante d’énergie, de mots et d’idées qui lui tournent autour de la tête comme des abeilles et que ses mains saisissent hardiment en plein vol.

Bien qu’elle soit jeune, au seuil de la trentaine, elle n’est pas novice en matière d’art et de milieux artistiques. La création d’installations est un aspect de son art, mais elle s’est d’abord adonnée à la photographie. Ses photos ont été exposées partout au monde, notamment au festival Media Arts au Japon, au International Arts Festival de Perth en Australie, et aux 6e Jeux de la Francophonie à Beirut, où elle a remporté la médaille d’or pour le Canada. Vous pouvez aussi trouver sa série « Les quintuplées Dionne » au Musée canadien de l’histoire.

Des installations de Thauvette ont aussi été présentées dans le cadre de l’événement Nuit blanche à Ottawa. Semblables à « La Fugue », elles jouaient aussi sur les idées de la mort, de la culture populaire, de la célébrité et du moi.

Il y a eu l’aérostat blanc attaché à un édifice sous lequel des nuages de fumée s’élevaient et où on lisait les mots « The World is Yours ». C’était inspiré du film Scarface. Dans une scène de ce film, Al Pacino voit passer un dirigeable noir où ces mots sont inscrits, puis tout vire au vinaigre.

« Technical Difficulties: On Air and Other Disasters » était une installation qui ressemblait à une cabine d’avion. Dans celle-ci, il y avait la dichotomie entre des scènes d’écrasement d’avion projetées en silence et une bande audio composée de vrais enregistrements des dernières minutes de communication de pilotes.

Il y a eu aussi « Cake is Freedom », la fois où Thauvette s’est costumée en Marie-Antoinette aux yeux bandés en pleine splendeur rococo, dressée dans un gâteau de fête tout en chantant la Marseillaise. Celle-là jouait sur plusieurs thèmes, dont la peur de chanter en public. Cette performance a fait l’objet d’un documentaire tourné par Radio-Canada.

« Mon ami rit de moi et dit que je suis rococo. C’est ma période préférée de l’histoire. Comme ce tableau où l’on voit une fille sur une balançoire et quelqu’un qui regarde sous sa jupe. J’aime le détail et j’aime le sens symbolique. »

« La Fugue » puise son origine dans l’appréciation qu’a Thauvette pour les églises et les sites commémoratifs, comme ceux qu’on voit au bord de la route après un accident, ou à l’extérieur de la maison luxueuse d’une vedette après une overdose.

« J’aime cette expression spontanée de sympathie et d’empathie qui s’affiche si ouvertement en public. C’est quelque chose de très profond et primal et inconscient, explique-t-elle. Parfois, les gens le font pour quelqu’un qu’ils ne connaissent pas personnellement, comme une vedette. Ils le font pour dire au monde qu’ils ont mal, qu’ils ressentent quelque chose. Ça ne parle pas de la personne qui est morte. »

L’époque dans laquelle nous vivons est dominée par le moi et le « culte du moi », dit-elle. L’oxygène qui nourrit les flammes de l’autopromotion a été fourni par les médias sociaux. Parallèlement, pour plusieurs, la religion est devenue désuète. Puisqu’on a déclaré que « Dieu est mort », est-ce que nous nous empressons de combler le vide avec… nous-mêmes?

« Le moi et le culte du moi que nous vivons actuellement, c’est une période très intéressante de notre société. À quoi nous rattachons-nous? Qu’est-ce que la communauté? L’homme ne peut pas exister sans religion, mais vu l’état de la religion de nos jours, où est notre exutoire? Dans notre quête de sens, nous nous sommes tournés vers nous-mêmes, je suppose », dit-elle.

En tant que société, nous canalisons notre vanité tout en la mélangeant avec notre besoin de quelque chose de plus élevé. Donc, une nouvelle religion est en gestation et nous sommes au cœur de ça, dit-elle.

« Toute cette énergie profonde qui est liée au divin et à l’inconnu se déverse dans les selfies et les hashtags, dit Thauvette. Je vois l’importance de ça, mais c’est sans profondeur. »

« La Fugue » est un tunnel, oui, mais c’est peut-être aussi un corridor menant à un autel. Son entrée a vaguement la forme d’une nef gothique, dit-elle. Mais la structure ressemble aussi un peu à un tombeau. Le tunnel « rétrécit » : plus large à un bout, il devient graduellement plus étroit à l’autre bout, ce qui oblige les gens à se mettre à genoux pour en sortir.

« Il y a cette piété forcée. Les gens se regardent eux-mêmes, comme Narcisse qui tombe en amour avec soi-même », dit-elle.

Écho entre aussi en jeu, grâce à la fugue de l’Amen de Mozart. Bien qu’il y ait plusieurs variations de ce mythe, dans une version, la nymphe Écho s’éprend d’un jeune homme nommé Narcisse qui n’aime que lui-même (et qui finit par s’étioler en fixant du regard son propre reflet dans une mare). En plus de son amour pour Narcisse, l’autre erreur fatale d’Écho est le plaisir qu’elle prend à entendre sa propre voix et à parler. Donc, ayant suscité la colère du dieu Juno, Écho est condamnée et ne peut que répéter ce que disent les autres.

« Une fugue est une composition musicale où les voix sont répétées, ce qui se rapporte au mythe d’Écho. Condamnée à ne jamais avoir de voix; elle ne peut que répéter. Donc, ce qu’elle dit est futile et vide de sens. C’est essentiellement le retweet en mythologie », ajoute Thauvette.

Mozart considérait cette fugue comme son chant funèbre. Il avait l’impression que ce serait sa dernière création, dit-elle. Dans cette installation, on l’entend jusqu’à la fin, puis on l’entend à reculons. Donc, la trame audio a son propre miroir, tout comme d’autres éléments de l’installation.

En plus de la fugue, on entend dans le tunnel le son de rires et d’applaudissements, ce qui a rapport avec notre désir d’être appréciés et aimés, ainsi qu’un lourd son grave, une « présence audible » qui pèse sur toute la salle. Thauvette voulait que les spectateurs ressentent les vibrations « à un niveau plus profond », tout en rampant à quatre pattes vers la sortie.

Le dernier élément de l’installation est son parfum, conçu pour suggérer la décomposition et la décadence, ainsi que les souvenirs d’église.

« Nous avons remplacé Dieu par cette ridicule obsession du moi. Je vois l’ironie dans le fait que j’en parle avec toi maintenant. Nous parlons juste de moi et de cette pièce d’art. Être simplement une artiste solitaire, c’est une occupation très nombriliste, dit Thauvette. Ma mère a dévoué sa vie professionnelle à des enfants qui sont incapables de la remercier. Moi, je suis là à fabriquer des tunnels fantaisistes qui essaient d’exprimer une idée nébuleuse, alors qu’elle essaie d’améliorer la société de façon tangible. »

Pour Thauvette, l’impression de produire du tangible lui vient des personnes qu’elle voit en interaction avec son art et qui en retirent quelque chose. La réaction du petit garçon blond a fait toute la différence.

« J’ai vraiment épaté ce petit garçon. C’est pour ça qu’on fait de l’art. L’art peut être sérieux et sobre, mais mon cœur est ailleurs. Je veux que ce soit un peu festif », dit Thauvette.

Je reviens plus tard alors qu’il n’y a plus foule. Des gens ont laissé d’autres objets souvenirs et ont écrit sur la tombe au crayon-feutre. Maintenant, il ressemble un peu à un immense plâtre pour un bras cassé.

Rémi était ici. Kanye West aussi. Cool.

Couchée sous le spectacle des lumières, je me souviens de la croix rapportée des funérailles de mon beau-père que j’ai trouvée dans une boîte chez ma mère. Nous nous demandions quoi en faire. Où peut-on mettre une telle croix, ailleurs que dans une boîte-à-conserver-à-jamais, lorsqu’on ne sent plus que c’est approprié de l’accrocher à un mur? Faudrait-il la ranger près de cette tombe avec toutes les autres parcelles de souvenirs et de possessions?

J’entends le bruit des applaudissements enregistrés et je pense qu’il est si facile d’obliger les gens à applaudir. La plupart du temps, lorsqu’on applaudit, c’est sous l’effet conjugué de la pression des pairs et de la politesse.

Je sens une pression qui pèse sur ma poitrine. Cette sensation a commencé ce matin et n’a pas diminué depuis. J’imagine le pire : je pourrais faire une crise cardiaque ici même, en ce moment même. Que ce serait merveilleusement poétique! Et que c’est narcissique de ma part d’imaginer ma mort dans cette minicathédrale de la pop culture, dans cette église miroitante à la disco dédiée au culte du moi.

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Ce texte d’accompagnement est commandité par l’Université Laurentienne.

universite laurentienne


« Le bleuet, c’est l’infini »

un texte d’accompagnement par Normand Renaud 

On veut… du bleu plein les yeux
Du bleu… pour les amoureux
Du bleu… dans les ananas
Du bleu, du bleu où il n’y en a pas
(chanson de Ginette Reno)

Un compte-rendu bien étayé de l’exposition « Mines de rien pas pour cinq cennes » aurait plutôt mis en exergue une théoricienne de la sémiologie des tropes ou des figures de sens. En effet, ce savoir érudit pourrait éclairer un aspect essentiel de cette collection d’objets éloquents nés de croisements fascinants. J’espère qu’un jour quelque spécialiste s’y mettra, car son analyse fascinera.

Mais à bien y penser, les lumières d’une chanteuse populaire font mieux l’affaire. Car on rejoint ainsi un fondement de la démarche de ce ravaudeux d’histoires qu’est Guillaume Boudrias-Plouffe : son parti-pris pour la culture et le génie du peuple, dont il entend valoriser le potentiel mésestimé. Le joyeux refrain de madame Reno cerne bien un procédé à l’œuvre dans cette installation et peut-être même un sens qui s’en dégage.

Alors, l’orange d’Éluard a eu son tour. Désormais, la terre est bleue comme un bleuet.

Voilà une intuition poétique d’envergure cosmique à laquelle nous convie cette exposition qui est le… oui, le fruit d’un acte de présence engageante envers un milieu physique et humain, en l’occurrence le Grand Sudbury. Sous la chaleur bénéfique d’un regard sympathique, l’humble baie s’est immensément gonflée d’orgueil, si bien que maintenant elle colore intimement tout ce qui l’entoure et, surtout, qui s’y frotte.

C’est ainsi qu’en entrant dans la galerie, le visiteur aperçoit d’abord de grosses masses informes de styromousse évocatrices des collines rocheuses de ce coin de pays, celles-là mêmes qui l’été sont parsemées de baies bleues. Mais la « pierre » n’est plus de ce noir calciné qui a fait la triste célébrité de ces paysages corrodés par les pluies acides minières. Ici, le roc est d’un bleu mauve qu’on aura tôt reconnu comme le bleu bleuet. Alors, la minuscule partie est devenue le grand tout, l’élément est contexte, l’effet est la cause, le lieu d’origine est le produit. Métonymie? Métaphore? Synecdoque? Je vous disais qu’il faudrait les lumières de la rhétorique.

Un peu plus loin, le visiteur aperçoit deux pieds bleutés parfaitement moulés en cire d’abeille, ce qui leur donne un petit parfum mielleux. Ces pieds‑là auraient donc tant foulé ces rochers-là qu’ils en ont pris la teinte? Est-ce donc ainsi qu’on a pied, qu’on prend pied, qu’on a les deux pieds sur terre en cette terre bleue comme un bleuet? Pieds de ciarge – juron nouveau – pourra-t-on dire en guise d’eurêka devant cette soudaine illumination.

Mais le bleuet peut aussi déteindre sans colorer. Cette exposition en témoigne au fil d’une collection hétéroclite de créations inspirées de l’esprit du peuple qui, pour la plupart, ont du bleuet dans le toupet. On les doit aux artisans de la cuisine, du bibelot, de la tradition orale, de l’animation communautaire, voire de la mythologie populaire, mais ultimement à la démarche du ravaudeux d’histoires qui les rassemble et les ravive en des amalgames générateurs d’idées neuves.

Par exemple, on admire les hachures géométriques de divers motifs de dessus de tarte. Ici, elles sont d’autant plus admirables qu’elles sont découpées avec une adresse manifeste dans une large planche de bois, puis perchées comme des étoiles d’arbre de Noël au sommet de quatre pyramides sveltes. Celles-ci sont revêtues d’innombrables petites déchirures de photos de bleuets qui ont été patiemment collées en place une à une. Au contraire du geste qui ramasse, c’est le geste qui remet. Certaines pyramides ne sont que mi-bleuet, le reste de leur surface ayant un aspect métallique, comme si métal et végétal se complétaient. À mes yeux, ces assemblages évoquent esthétiquement la puissance du patient dévouement et la force des gestes généreux qui mènent de la récolte au régal.

D’autres dessus de tartes figurent dans des photos encadrées accrochées au mur. Au premier regard, on dirait de vraies tartes posées par terre sur ce fameux roc noir sudburois. Mais un examen attentif révèle qu’il s’agit en fait de tartes en céramique d’un réalisme trompe-l’œil. On voisine ici la traître pipe de Magritte – « ceci n’est pas une tarte » ‑ ou même la « rencontre fortuite » surréaliste d’une tarte aux bleuets dans une talle de bleuets. Il ne reste qu’à imaginer la surprise du cueilleur qui en trouverait une en pleine nature, puis la vantardise qu’elle justifierait : « ma talle est tellement bonne que j’y ai ramassé une tarte toute faite! ».

Pour se faire servir une vraie histoire invraisemblable, le visiteur descend au sous-sol de la galerie et constate avec une certaine stupéfaction qu’un ours y tient à force de bras un poteau qui empêche la terre de s’écrouler. L’ours en question est en fait le costume porté par la personne qui incarne la mascotte du Festival du bleuet annuel de Sudbury : Sud-berry Bear (ou comme dirait l’autre, l’ours sud-baie-rois). Ce costume a été prêté par le festival, tandis que d’autres éléments parsemés dans l’installation proviennent de la cache aux trésors personnelle de l’organisatrice, Jeannine Larcher-Lalande, dont l’artiste a tenu à saluer le dévouement lors du vernissage.

Ici, cependant, la mascotte se métamorphose en héros minier substitué au personnage titre de la chanson « Gros Jambon ». Succès populaire de Réal Giguère dans les années 60, cette chanson raconte comment, lors de l’effondrement d’une mine, un homme fort a péri pour sauver ses compagnons en soutenant le toit de la galerie à l’aide d’une poutre. Dans une bande audio, on entend le ravaudeux d’histoires qui chantonne sa version trafiquée : « Gros Ours bleu… Gros Ours bleu, eu… » Notre sémiologue appellerait peut-être ça un hypertexte. En tout cas, c’est une confluence amusante des mythologies du bleuet et du minerai et c’est on ne peut plus sudburoisement insolite.

Au minerai et aux bleuets, le ravaudeux d’histoires joint le troisième élément d’une sainte trinité locale : le pin blanc. Sainte-Anne-des-Pins était à l’origine le nom bien canadien-français du village fondé à « Sudbury Junction » et la première ressource naturelle ravagée en ces contrées a été ses grands pins blancs, depuis longtemps disparus. Leur apport à l’installation peut sembler un peu discret au premier coup d’œil. Pourtant, il s’agit d’un tour de force.

Appuyées contre deux des murs de la galerie, près des roches bleues, on voit une douzaine de très longues tiges rondes en bois nu d’une dizaine de pieds en longueur, sinon plus. Rien ne l’indique, mais le personnel de la GNO vous dira qu’il s’agit bien de pin blanc. On chercherait en vain pareilles pièces de bois d’œuvre dans le commerce. C’est que l’artiste les a lui-même fabriquées, avec l’aide de complices locaux.

Pour bien apprécier ce qu’on voit, il faut savoir que l’artiste a déniché chez une petite scierie locale, Portelance Lumber, une rare poutre de pin blanc massif, que le propriétaire de la scierie a pu identifier grâce à sa connaissance des essences. Puis, l’artiste a rallié à son projet un technologue d’Architecture Laurentienne, Francis Thorpe, qui disposait de l’atelier qu’il fallait pour transformer la poutre carrée en cette douzaine de longues tiges cylindriques. Leur forme évoque-t-elle les carottes rocheuses extraites du sol par les foreuses à prospection, ou bien les fleurets des foreuses à extraction qui percent les trous à remplir d’explosifs?

Pareilles interprétations sont d’un moindre intérêt au regard de la démarche comme telle, du processus qui a donné naissance à ces espèces de gaules. Pour y aboutir, que d’effort, de remue-ménage, de volonté d’aller à la rencontre d’un milieu et d’en activer la potentialité. Voilà le sens de ces longs bouts de bois. Quand le ravaudeux d’histoires explique que ses rencontres avec les gens de la place sont intégrales non seulement à sa démarche, mais à son œuvre comme telle, on le comprend. Bref, il nous tend la perche… plusieurs en fait.

La tradition orale locale, le conte folklorique, contribue également à l’installation. À l’extérieur de la porte d’entrée de la galerie, une bande sonore joue en boucle une histoire qui fait boucle. On y entend notre artiste qui livre lui-même un conte de « mon oncle Émile », le regretté conteur local Émile Maheu. C’est une histoire d’ours qui surprend un cueilleur de bleuets, encore et encore. Car dans ce conte, le fin mot de l’histoire est la reprise de son début. On ne s’en sort pas; le bleuet, c’est l’infini. À son arrivée ou à son départ, le visiteur franchit le portail de la pérennité.

Lors du vernissage, le ravaudeux d’histoires a ajouté à son installation un élément de performance. Coiffé d’un casque dur sur lequel il a fixé une bougie à la manière des mineurs de l’époque pionnière, il a circulé parmi les spectateurs pour donner à chacun une part de « farine de bleuets ». (C’était en fait une pâte de fécule de maïs teinte en bleu, séchée, puis réduite en poudre.) Ensuite, il a invité chacun à s’avancer et à déposer sa petite poignée sur le plancher en six petits tas. Ce geste, a-t-il dit, rappelle une meunerie d’il y a longtemps et ses six silos toujours présents dans un quartier sudburois, auquel ils donnent son nom populaire, le « Moulin à fleur ». Tri-isotopie, dirait notre sémiologue? En tout cas, ainsi farinacé-minéralisé, le bleuet moulu au creux de la main représente la petite contribution que chacun peut apporter à l’édification de son milieu par la perpétuation de son histoire et l’amplification de son imaginaire.

Alors, voilà comment se pratique le métier de ravaudeux d’histoires. Prenez des réalités voisines et mariez-les. Une brique et un fanal, mystère et boule de gomme… la conjonction engendre la révélation. Tout se parle, se répond, se complète, se dilate, s’intensifie et s’enrichit. Il faut de tout pour faire un monde, un monde pour faire le tout et du monde pour tout faire. Or, nous en avons un monde, juste devant notre nez, qu’on a tendance à négliger. Pour mieux l’estimer, il suffirait de l’explorer, d’y puiser des ingrédients et de mélanger doucement… et vous aurez du bleu plein les yeux.

Normand Renaud, Sudbury, février 2016